Ted invite le Docteur Sam à penser à un membre de sa famille, n’importe lequel, et bientôt Ted dit à Sam qu’il pense à son frère Guy, mort de l’appendicite à l’âge de quatorze ans, et que depuis lors, la mère de Sam dit que Guy est son ange gardien. Cette fois-ci, on dirait que Docteur Sam vient de prendre une gifle. Et pour finir, il a peur. Que ce soit à cause du va-et-vient dans les pupilles de Ted, ou bien de sa démonstration de télépathie au pied levé, sans frottement de front spectaculaire ni autres artifices, pas de « je vois une image… attendez, ça vient… », toujours est-il que le Docteur Sam a peur. Il met le tampon REJETÉ sur le bulletin de Ted, un gros tampon rouge, et il essaie de se débarrasser de lui — suivant, qui veut aller en France renifler un bon coup de gaz moutarde ? — mais Ted lui saisit le bras, avec douceur mais fermeté.
— Écoutez-moi, dit Ted Brautigan. Je suis un authentique télépathe. Je le soupçonne depuis que j’ai six ou sept ans — depuis que j’ai l’âge de connaître le mot lui-même — et je le sais avec certitude depuis mes seize ans. Je pourrais être très utile aux Renseignements de l’Armée, et ma mauvaise ouïe et mon souffle au cœur n’auraient aucune incidence pour un poste de ce genre. Et pour ce truc avec mes yeux ?
Il sort une paire de lunettes de soleil de sa poche de chemise, et les met sur son nez.
— Ta-da !
Il adresse au Docteur Sam un sourire plein d’espoir. Sans succès. Un huissier d’armes se tient à la porte du bureau temporaire de recrutement du service des sports du Lycée d’East Hartford, et le médecin l’appelle.
— Ce jeune homme est exempté et j’en ai assez de discuter avec lui. Vous seriez bien aimable de l’escorter hors de nos locaux.
À présent c’est le bras de Ted qu’on agrippe, et pas avec douceur.
— Attendez une minute ! proteste Ted. Il n’y a pas que ça ! J’ai quelque chose d’encore plus précieux ! Je ne sais pas s’il y a un mot pour ça, mais…
Mais il ne peut pas finir, car l’huissier d’armes le traîne dehors et le pousse vivement le long du couloir, sous l’œil de garçons et de filles bouche bée et qui ont exactement son âge. Il existe bel et bien un mot, et ce n’est que des années plus tard qu’il l’apprendra, au Paradis Bleu. Ce mot, c’est facilitateur, et pour Paul « Pimli » Prentiss, c’est ce qui fait de Ted Stevens Brautigan l’hume le plus précieux de l’univers.
Pas en ce jour de 1916, cependant. En ce jour de 1916, on le traîne sans ménagement le long du couloir et on l’abandonne sur les marches en granit devant la porte principale, et un homme avec un accent du Sud à couper au couteau lui dit « T’as pôs intérêt à t’repointer, gô’ ». Après réflexion, Ted décide que l’huissier d’armes ne lui donne pas le signal du départ ; « gô », mais que dans ce contexte, c’est sa prononciation de « gars ».
Pendant un petit moment, Ted reste là où on l’a laissé. Il se demande Qu’est-ce qu’il faut pour vous convaincre ? ou encore Comment peut-on être aussi aveugle ? Il n’arrive pas à croire à ce qui vient de lui arriver.
Pourtant il faut bien qu’il le croie, parce qu’il est bien là, dehors. Et au bout de dix kilomètres de marche dans les environs d’Hartford, il croit comprendre autre chose, aussi. On ne le croira jamais. Aucun d’eux ne le croira. Jamais. Ils refuseront de voir qu’un type qui peut lire dans l’inconscient collectif du Haut Commandement allemand pourrait avoir sa petite utilité. Un type qui pourrait raconter au Haut Commandement allié où les Allemands vont frapper un grand coup. Un type qui peut faire un truc comme ça quatre ou cinq fois — même rien qu’une ou deux ! — pourrait bien être en mesure de mettre fin à la guerre avant Noël. Mais il n’en aura pas la chance, parce qu’ils ne vont pas la lui donner, sa chance. Et pourquoi ça ? Ça a un rapport avec le fait que le deuxième médecin ait changé son chiffre quand Ted l’a trouvé, pour refuser ensuite d’en écrire un autre. Parce que tout au fond d’eux-mêmes, quelque part, ils veulent se battre, et qu’un type comme lui ficherait tout en l’air.
C’est un truc dans ce goût-là.
Qu’ils aillent se faire foutre, dans ce cas. Il ira à Harvard aux frais de son oncle.
Et c’est ce qu’il fait. Harvard est exactement ce qu’a décrit Dinky, et plus encore : le Club Théâtre, les Débats d’idées, la revue Écarlate, la Confrérie des Mathématiciens Fous et, bien sûr, la cerise sur le gâteau, Les Petits Merdeux de Phi Bêta. Il fait même économiser quelques dollars à Tonton en décrochant son diplôme en avance.
Il est dans le sud de la France, la guerre est terminée depuis longtemps, quand il reçoit un télégramme : ONCLE DÉCÉDÉ STOP RENTRE VITE STOP.
Le mot-clé semblait être STOP.
Dieu sait que ce fut un des grands tournants. Il rentra chez lui, oui, et il donna du réconfort là où on avait besoin de réconfort, oui. Mais au lieu d’entrer dans le commerce des meubles, Ted décide de dire STOP à son ascension vers la réussite matérielle et de dire GO à sa descente vers l’obscurité financière. Au cours de la longue histoire de cet homme, le ka-tet de Roland n’entend pas une seule fois Ted Brautigan regretter son anonymat volontaire et le passage sous silence de son talent caché : voici un talent précieux, mais dont personne au monde ne veut.
Et, bon Dieu, il finit par le comprendre ! Tout d’abord, son « talent surnaturel » (comme l’appellent parfois ces magazines de science-fiction au rabais) est un vrai danger, physiquement parlant, dans certaines circonstances. Les mauvaises circonstances.
En 1935, dans l’Ohio, il fait de Ted Brautigan un meurtrier.
Il ne doute pas que d’aucuns trouveraient ce terme exagéré, mais il tient à en juger par lui-même dans ce cas précis, merci beaucoup, vraiment, et lui il dit que c’est exactement le mot qui convient. Il est à Akron et c’est le crépuscule d’été dans les tons bleus et les gosses jouent au foot avec une boîte de conserve au bout de Stossy Avenue et au base-ball à l’autre bout et Brautigan se tient au coin de la rue dans un costume léger, il se tient contre un poteau peint d’une rayure blanche, la rayure blanche qui signale un arrêt de bus. Derrière lui il a une confiserie déserte avec un aigle de l’Armée peint sur une des fenêtres et un message à la craie sur une autre, qui dit : ILS SONT ENTRAIN DE TUÉ LE PETIT HOMME. Ted se tient là avec sa mallette éraflée et un sac en papier kraft — une côtelette de porc, son dîner, il l’a acheté à la Boucherie Fantaisie de M. Dale — quand tout à coup on lui rentre dedans par-derrière et il se cogne au poteau téléphonique avec sa rayure blanche. C’est le nez qui prend. Il se casse le nez. Le sang gicle. Puis c’est la bouche qui cogne, et il sent ses dents trancher l’ourlet moelleux de ses lèvres, et tout à coup sa bouche se remplit d’un goût salé, comme du jus de tomate chaud. Il sent un choc mat dans le bas du dos et un bruit de déchirement. Dans la violence du choc, son pantalon lui descend au milieu des fesses, il tire-bouchonne comme un pantalon de clown, et tout à coup un type en T-shirt et pantalon de gabardine brillant sur le derrière descend Stossy Avenue en courant en direction du jeu de base-ball, avec ce truc qui claque dans sa main droite, qui claque comme une langue de cuir marron, et bon sang, ce truc c’est le portefeuille de Ted Brautigan. Il vient de se faire dépouiller de son portefeuille, bon Dieu !