Le crépuscule violet de cette nuit d’été s’obscurcit soudain et c’est la nuit noire, puis le ciel s’éclaircit de nouveau, puis redevient sombre. Ce sont ses yeux, ils refont ce tour étrange qui a tellement sidéré le deuxième médecin, presque vingt ans auparavant, mais Ted s’en rend à peine compte. Son attention est fixée sur l’homme en fuite, ce salopard qui vient de lui piquer son portefeuille, sans oublier de lui ruiner le portrait, au passage. Jamais de toute sa vie il ne s’est senti dans une telle colère, jamais, et bien que la pensée qu’il envoie à cet homme soit inoffensive, presque gentille
(dis-moi mon pote je t’aurais volontiers donné un dollar si tu l’avais demandé peut-être même deux)
elle a le poids fatal d’un javelot lancé à pleine vitesse. Et c’est vraiment un javelot. Il faut à Ted un certain temps pour l’admettre pleinement, mais le moment venu il comprend qu’il est un assassin et qu’il y a un Dieu, Ted Brautigan devra un jour se tenir devant Son trône et répondre de ce qu’il vient de faire. L’homme en fuite a l’air de trébucher sur quelque chose, pourtant il n’y a rien, rien que HARRY AIME BELINDA griffonné à la craie sur le trottoir crevassé. Cette déclaration est entourée de griffonnages enfantins — des étoiles, une comète, un croissant de lune — qu’il en viendra plus tard à craindre. Ted a lui-même l’impression qu’il vient de prendre une lance dans le milieu du dos, mais lui au moins est toujours debout. Et ce n’est pas ce qu’il voulait. Il faut le dire. Il sait au fond de lui qu’il ne l’a pas fait exprès. C’est juste que… sa surprise s’est transformée en colère.
Il ramasse son portefeuille et voit les gamins jouant au baseball qui le regardent, bouche bée. Il brandit son portefeuille dans leur direction, comme un pistolet avec un canon mou, et le garçon avec son manche à balai scié dans les mains a un mouvement de recul. C’est ce mouvement, bien plus que le corps en train de s’affaler, qui hantera les rêves de Ted pendant l’année qui suivra, puis à intervalles réguliers, jusqu’à la fin de ses jours. Parce qu’il aime les gosses, il ne leur ferait jamais peur pour s’amuser. Et il sait ce qu’eux voient : un type avec son pantalon presque aux genoux (au point qu’on voit son caleçon dessous — et il pourrait avoir le machin en train de voler au vent, ça ferait même une petite touche finale magique), un portefeuille à la main et un air de cinglé sur sa foutue gueule.
— Vous n’avez rien vu ! leur crie-t-il. Vous m’entendez, maintenant ! Vous m’entendez ! Vous n’avez rien vu !
Puis il remonte son pantalon. Puis il retourne là où il a laissé sa mallette, il la ramasse, mais pas la côtelette de porc dans son sac en papier kraft, au diable la côtelette de porc, il a perdu l’appétit en même temps que ses incisives. Puis il jette un dernier regard au corps sur le trottoir, et aux gamins apeurés. Et il s’enfuit. Et ça devient sa routine.
La deuxième cassette arriva à sa fin, libérant la bande qui se mit à tourner avec un fouip-fouip-fouip paresseux.
— Doux Jésus, fit Susannah. Doux Jésus, pauvre homme.
— C’était il y a si longtemps, ajouta Jake en secouant la tête, comme pour la vider.
Pour lui, les années entre son quand et celui de M. Brautigan représentaient un gouffre sans fond.
Eddie se saisit de la troisième cassette et la plaça dans l’appareil, en haussant les sourcils à l’intention de Roland. Le Pistolero fit un moulinet avec un doigt, son vieux geste familier qui signifiait on y va, on y va.
Eddie glissa le bout de la bande dans la tête de lecture. Il n’avait jamais fait ça auparavant, mais pas besoin d’être ingénieur en astrophysique, comme disait le proverbe. La voix lasse reprit le fil de son récit, parlant de la Maison en Pain d’Épices que Dinky Earnshaw avait faite pour Sheemie, ce lieu tout rouge créé à partir de rien, si ce n’est l’imagination. Une galerie sur le flanc de la Tour, comme l’avait appelée Brautigan.
Il avait tué cet homme (par accident, personne n’aurait dit le contraire ; ils vivaient au rythme de leurs armes, et savaient faire la différence entre par accident et volontairement sans avoir à débattre) autour de sept heures du soir. À neuf heures ce même jour, Ted Brautigan était dans un train vers l’ouest. Trois jours plus tard il épluchait les petites annonces d’emploi dans le journal de Des Moines, à la recherche d’un poste de comptable. Il avait d’ores et déjà appris quelque chose sur lui-même, il savait combien il lui faudrait être prudent. Il ne pouvait plus se permettre le luxe de la colère, même lorsqu’elle était justifiée. En temps normal il n’était qu’un télépathe standard, capable d’épater un peu la galerie — il pouvait vous dire ce que vous aviez mangé, et où se trouvait la dame de cœur avant même que le petit filou au coin de la rue avec son arnaque ne le sache lui-même — mais en colère, il avait accès à cette lance, à cette lance redoutable…
— Et juste au passage, ça n’est pas tout à fait vrai, dit la voix dans le magnétophone. Quand je dis que je n’étais qu’un télépathe standard, je veux dire. J’en avais conscience depuis mon plus jeune âge, quand je n’étais encore qu’un gamin qui essaie de se faire enrôler dans l’Armée. Mais je ne connaissais pas le terme exact.
Ce mot, c’était facilitateur, comme il devait le découvrir. Et il serait bientôt persuadé que certaines personnes — certains chasseurs de talents — l’observaient dès ce moment-là, le jaugeaient, avaient conscience qu’il était différent des autres télépathes, mais sans savoir en quoi consistait cette différence. Pour commencer, les télépathes qui n’étaient pas originaires de la Terre Clé (c’était leur expression) étaient rares. Ensuite, dès le milieu des années trente, Ted s’était rendu compte que ce qu’il avait était contagieux, quand il se trouvait en présence d’une personne dans un état de grande émotion, que pendant un court laps de temps cette personne devenait elle aussi télépathe. Ce qu’il ne savait pas, c’est que ceux qui étaient déjà télépathes devenaient plus puissants.
De manière exponentielle.
— Mais je mets la charrue avant les bœufs, se corrigea-t-il.
Il avait erré de ville en ville, vagabond en costume dans la voiture voyageurs plutôt qu’en salopette dans le wagon de marchandises, ne restant jamais assez longtemps où que ce fût pour y poser ses valises. Et rétrospectivement, il se disait que même à l’époque il savait qu’il était observé. C’était une intuition, comme ces bizarreries qu’on perçoit parfois du coin de l’œil. Il devint conscient de certains types de gens, par exemple. Certains étaient des femmes, d’autres des hommes, ils avaient tous un goût appuyé pour les vêtements voyants, le steak saignant et les voitures de couleurs aussi criardes que celles de leurs costumes. Ils avaient les traits étrangement épais et bizarrement inexpressifs. Un air que bien plus tard il associerait aux idiots qui s’étaient fait refaire le visage par des chirurgiens esthétiques charlatans. Au cours de cette période d’une vingtaine d’années — mais encore une fois, sans en être conscient, juste du coin de l’œil — il prit conscience du fait que, peu importe la ville dans laquelle il se trouvait, ces mêmes symboles enfantins avaient une fâcheuse tendance à apparaître sur les clôtures, les vérandas et les trottoirs. Des étoiles et des comètes, des planètes à anneau et des croissants de lune. Parfois, un œil rouge. Il lui arrivait aussi de voir un jeu de marelle dans les parages, mais pas toujours. Plus tard, dit-il, tout s’était agencé de manière un peu folle, mais pas dans les années trente, quarante, ni même au début des années cinquante, quand il errait. Non, à cette époque, il était encore un peu comme Docteur Un et Docteur Deux, il ne voulait pas voir ce qu’il avait pourtant sous le nez, parce que c’était… dérangeant.