On finit par le faire entrer dans un bureau portant l’écriteau PRIVÉ. Il est rempli à craquer d’accessoires de danse poussiéreux. Un baraqué aux traits durs, en costume marron, est assis sur une chaise pliante, entouré d’une collection incongrue de tutus roses et vaporeux. Un vrai crapaud dans un jardin imaginaire, se dit Ted.
Le type se penche en avant, appuyant les bras sur ses cuisses éléphantesques. « Monsieur Brautigan, dit-il, que je sois ou non un crapaud, je peux vous offrir le boulot de votre vie. Je peux aussi vous renvoyer avec une poignée de main et un “merci beaucoup de vous être déplacé”. Tout dépendra de votre réponse à une question. Une question sur une question, en fait. »
L’homme, dont le nom se révèle être Frank Armitage, tend à Ted une feuille de papier. Dessus est soulignée en gros la Question 23, celle sur le Jeune Homme et la Sacoche remplie d’Argent.
« Vous avez entouré la réponse “c”, résume Frank Armitage. Alors maintenant, sans une seconde d’hésitation, je vous prie de me dire pourquoi. »
« Parce que c’était la réponse “c” que vous vouliez », répond Ted sans une seconde d’hésitation.
« Et comment le savez-vous ? »
« Parce que je suis télépathe, répond Ted. Et que c’est ça que vous cherchez, en vérité. »
Il essaie de maintenir un visage impassible, et croit y arriver plutôt pas mal, mais à l’intérieur il se sent gagné par un intense et joyeux soulagement. Parce qu’il a trouvé du boulot ? Non. Parce qu’ils sont sur le point de lui faire une offre qui ferait paraître mesquin le gros lot du Loto ? Non.
Parce que enfin quelqu’un veut bien de son don.
Parce que enfin quelqu’un veut bien de lui.
L’offre s’était bel et bien révélée un attrape-nigauds, mais Brautigan eut l’honnêteté d’avouer sur sa cassette qu’il y serait sans doute allé de toute manière, même s’il l’avait su.
— Parce que le talent n’est pas fait pour être tu, le talent ne sait pas se taire, expliqua-t-il. Que ce soit un talent de perceur de coffres-forts, de médium, ou de prodige du calcul mental à dix chiffres, il supplie qu’on se serve de lui. Il ne se tait jamais. Il vous réveille au milieu de la nuit, alors que vous êtes épuisé, en hurlant : « Sers-toi de moi, sers-toi de moi, sers-toi de moi ! J’en ai assez de rester assis là ! Utilise-moi, tête de con, utilise-moi ! »
Jake éclata de rire, d’un rire bruyant de préadolescent. Il se couvrit la bouche de la main, mais ne put s’empêcher de continuer à glousser. Ote leva vers lui ses yeux noirs dans lesquels flottait un anneau d’or, avec son rictus diabolique sur les lèvres.
Et là, dans cette pièce remplie de tutus roses à fanfreluches, avec son feutre en arrière sur sa coupe en brosse, Armitage avait demandé à Ted s’il avait déjà entendu parler des « Militaires du Génie maritime du sud des États-Unis ». Quand Ted avait répondu par la négative, Armitage lui avait raconté qu’un consortium de riches hommes d’affaires sud-américains, essentiellement brésiliens, avait engagé un groupe de camionneurs, de maçons et de voyous américains, en 1946. Plus de cent, en tout. C’étaient eux, les « American Seabees ». Le consortium les employait tous pour une période de quatre ans, à différents niveaux de salaires, mais toujours très généreusement — au point que c’en était presque embarrassant. Un conducteur de bulldozer pouvait se retrouver avec un contrat annuel de vingt mille dollars, par exemple, ce qui à l’époque était une aubaine. Mais ce n’était pas tout : il y avait la prime équivalant à un an de salaire. Soit un total de cent mille dollars. Si, bien sûr, le type acceptait une seule et unique condition, peu courante : y aller, bosser, et ne pas revenir avant quatre ans, sauf si le boulot était terminé. Deux jours de repos par semaine, comme en Amérique, et des congés payés chaque année, comme en Amérique, mais dans la pampa. Impossible de retourner en Amérique du Nord (ou même à Rio) avant la fin du contrat de quatre ans. En cas de décès en Amérique du Sud, on était enterré là-bas — personne ne paierait le transport du cadavre jusqu’à Perpète-les-Oies. Mais on recevait cinquante mille dollars d’entrée, et soixante jours pour les dépenser, les mettre de côté, les investir ou les claquer comme on voulait. Si on choisissait l’investissement, ces cinquante mille pouvaient se convertir en soixante-quinze mille, quand on émergeait de la jungle avec un bronzage intégral, la panoplie de muscles tout nouveaux tout beaux et assez d’histoires à raconter pour tenir un siècle. Et, bien sûr, une fois dehors on avait ce que les Angliches aimaient appeler l’« autre moitié », pour couronner le tout.
C’était comme ça que ça se passait, avait dit Armitage sans détour. Le bas de l’échelle s’en tirait avec un quart de million, et le haut, avec un demi.
— Ce qui paraissait incroyable, commenta la voix de Ted dans le Wollensak. Forcément, fichtre. Ce n’est que bien plus tard que j’ai mesuré combien on était bon marché, pour eux, même à ce prix-là. Dinky est particulièrement éloquent sur le sujet de leur avarice… « leur » avarice, en l’occurrence, étant celle de tous les bureaucrates du Roi. Il dit que le Roi Cramoisi essaie de précipiter la fin de toute création sans dépasser son budget, et bien sûr il a raison, mais je pense que même Dinky se rend compte — jamais il ne l’admettra, bien entendu — que si on offre trop à un homme, il refuse tout bonnement de le croire. Ou alors, selon son degré d’imagination (beaucoup de télépathes et de precogs n’ont pratiquement pas d’imagination), il sera dans l’incapacité de le croire. Dans notre cas, la période d’apprentissage devait durer six ans, avec renouvellement possible, et Armitage voulait une réponse immédiate. Il existe peu de techniques aussi efficaces, mesdames et messieurs, que de tournebouler l’esprit de votre cible, de l’appâter avec une grosse somme, avant de le sidérer avec le coup de grâce.
Et je me suis retrouvé sidéré comme il faut, vous pouvez me croire, aussi ai-je accepté immédiatement. Armitage m’a annoncé que mon quart de million m’attendrait à la Sea-man’s Bank de San Francisco dans l’après-midi même, et que je pourrais le retirer dès que j’y serais. Je lui ai demandé s’il fallait que je signe un contrat. Il a tendu la main — de la taille d’un jambonneau — en me disant que c’était ça, notre contrat. J’ai voulu savoir où j’allais et ce que j’y ferais — toutes ces questions que j’aurais dû poser dès le début, vous en conviendrez, mais j’étais tellement abasourdi que ça ne m’a même pas traversé l’esprit.
De plus, j’étais presque certain de le savoir. Je croyais que j’allais travailler pour le gouvernement. Le genre Guerre Froide. La filière « télépathie » de la CIA ou du FBI, installée sur une île du Pacifique. Je me rappelle avoir pensé que ça ferait un sacré scénario pour une pièce radiophonique.
Armitage m’a répondu : « Vous voyagerez loin, Ted, mais vous aurez aussi du travail tout près. C’est tout ce que je peux vous dire pour l’instant. En vous recommandant de ne pas dire un mot de cet arrangement pendant les huit semaines qui précéderont votre… euh… traversée. Rappelez-vous qu’une parole peut ruiner tous les espoirs. Au risque de vous rendre paranoïaque, je vous dirais de partir du principe que vous êtes surveillé. »