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— Ça vous donnera une idée de l’effet produit. Maintenant je vais vous dire ce que ça m’a appris. Je soupçonne que vous le savez déjà, mais je ne peux pas courir le risque que vous l’ignoriez. C’est trop important.

Il existe une Tour, Mesdames et Messieurs, comme vous le savez forcément. Il fut un temps où six Rayons s’y croisaient, à la fois pour y puiser leur puissance — c’est une source de pouvoir absolument prodigieuse — et pour lui prêter main forte, comme des câbles avec un émetteur radio. Quatre de ces Rayons ont désormais disparu, très récemment, pour le quatrième. Les deux seuls restants sont le Rayon de l’Ours, Voie de la Tortue — le Rayon de Shardik — et le Rayon de l’Éléphant, Voie du Loup — celui que d’aucuns appellent le Rayon de Gan.

Je me demande si vous pouvez imaginer l’horreur que j’ai ressentie en constatant ce que je faisais réellement, au Bureau. En grattant innocemment ce petit point qui me démangeait. Même si tout le long je savais que c’était quelque chose d’important — je le savais.

Et il y avait pire encore, une chose que je n’avais pas soupçonnée, une chose qui ne s’appliquait qu’à moi. Je savais que je n’étais pas comme les autres, par certains aspects ; pour commencer, j’étais le seul Briseur capable de ressentir une once de compassion. Quand ils voient tout en rouge, je vous l’ai dit, c’est moi qu’ils viennent trouver. Pimli Prentiss, le Maître, a marié Tanya et Joey Rastosovich — il a insisté, il ne voulait pas entendre une seule objection, il répétait sans cesse que c’était là son privilège et sa responsabilité, qu’il était comme le capitaine d’un vieux navire de croisière — et bien sûr, ils l’ont laissé faire. Mais après ça, ils sont venus dans mes appartements pour me dire : « Marie-nous, toi. Alors seulement on sera vraiment mariés. »

Et il m’arrive de me demander : « Tu croyais réellement que c’était tout ce qu’on attendait de toi ? Avant de fréquenter Trampas et d’écouter chaque fois qu’il soulève son chapeau pour se gratter, tu croyais vraiment que ce qui te différenciait des autres, c’était de ressentir dans ton âme un peu de compassion et d’amour ? Ou alors est-ce que pour ça aussi, tu te racontais des histoires ? »

Je ne saurais pas répondre avec certitude à cette question, mais peut-être suis-je innocent, dans ce cas précis. Je ne comprenais vraiment pas que mon talent allait bien au-delà de celui de proguer et de Briser. Je suis comme un micro pour un chanteur, ou un stéroïde pour un muscle. Je les… dope. Disons qu’il existe une unité de force — appelons-la sombres, si vous le voulez bien. Au Bureau, à vingt ou trente, mettons qu’ils soient capables de produire cinquante sombres par heure, sans moi. Et avec moi ? Ça saute à cinq cents sombres à l’heure. Et ça saute instantanément.

En écoutant les pensées de Trampas, j’ai compris qu’ils me considéraient comme la prise du siècle, peut-être même de tous les temps, le seul Briseur réellement indispensable. Je les avais déjà aidés à faire lâcher un Rayon, et je leur faisais gagner des siècles sur celui de Shardik. Et quand le Rayon de Shardik lâchera, Mesdames et Messieurs, celui de Gan n’en aura plus pour très longtemps. Et quand le Rayon de Gan lâchera lui aussi, la Tour Sombre s’écroulera, ce sera la fin de la Création, et l’œil de l’Existence même deviendra aveugle.

Je ne sais pas comment j’ai réussi à empêcher Trampas de voir ma détresse. Et j’ai des raisons de croire que je ne me suis pas montré aussi impénétrable que je le croyais à l’époque.

Je savais qu’il fallait que je sorte de là. Et c’est alors que Sheemie est venu me trouver pour la première fois. Je suis persuadé qu’il m’avait percé à jour dès le début, mais même maintenant je ne peux en être certain, et Dinky non plus. Tout ce que je sais, c’est qu’un soir il est venu chez moi et m’a envoyé cette pensée : « Je vous ferai un trou, sai, si vous le voulez, et vous pourrez leur tirer votre révérence. » Je lui ai demandé ce qu’il entendait par là, et il s’est contenté de me regarder. C’est fou ce qu’un simple regard peut dire, n’est-ce pas ? Ne faites pas injure à mon intelligence. Ne me faites pas perdre mon temps. Ne gaspillez pas le vôtre. Je n’ai pas lu ça en pensée, pas du tout. C’est sur son visage que je l’ai lu.

Roland émit un grognement d’approbation. Ses yeux brillants étaient fixés sur les rouleaux mouvants de la cassette.

— Je lui ai quand même demandé où mènerait le trou. Il a répondu qu’il ne savait pas — qu’il fallait que j’accepte de prendre le risque. Mais même avec cette condition, je n’y ai pas réfléchi très longtemps. Si je tardais à me décider, j’avais peur de trouver des raisons de rester. Je lui ai dit : « Vas-y, Sheemie — aide-moi à leur tirer ma révérence. »

Il a fermé les yeux en se concentrant, et instantanément un coin de ma chambre a disparu. Je voyais les voitures passer. Elles étaient déformées, mais c’étaient bien des voitures américaines. Je n’ai plus posé de questions, j’ai foncé. Je n’étais pas certain que je pourrais passer complètement dans cet autre monde, mais j’en étais arrivé à un point où je me fichais même de ça. Je me disais que mourir était peut-être la meilleure chose que j’avais à faire. Ça les ralentirait, au moins.

Et juste avant que je plonge, Sheemie m’a envoyé cette pensée : « Cherchez mon ami Will Dearborn. Son vrai nom est Roland. Ses amis sont morts, mais je sais que lui non, parce que je l’entends encore. C’est un pistolero, et il s’est fait de nouveaux amis. Amenez-les ici et ils s’arrangeront pour que ces méchants arrêtent de faire du mal au Rayon, exactement comme il a empêché Jonas et ses amis de me tuer. » Pour Sheemie, ça équivalait à un véritable sermon-fleuve.

J’ai fermé les yeux, et j’ai plongé. Pendant une seconde je me suis senti la tête en bas, mais rien de plus. Pas de carillon, pas de nausée. Très agréable, du moins en comparaison de la porte de Santa Mira. Je me suis retrouvé à quatre pattes au bord d’une autoroute très fréquentée. Il y avait un vieux journal dans les herbes du bas-côté. Je l’ai ramassé et j’ai vu que j’avais atterri au mois d’avril 1960, presque cinq ans après que Armitage et ses amis nous avaient menés à l’abattoir à Santa Mira, de l’autre côté du pays. J’avais les yeux posés sur le Courant d’Hartford. Et cette autoroute, c’était la bretelle de Merritt.

— Sheemie sait faire des portes magiques ! s’exclama Roland.

Il nettoyait son revolver tout en écoutant le récit de Brautigan, mais il le mit soudain de côté.

— C’est ça, la téléportation ! C’est ça que ça veut dire !

— Chut, Roland, conseilla Susannah. Ça doit être sa fameuse aventure du Connecticut. Je veux entendre cette partie-là.

11

Mais aucun d’eux n’entend l’histoire de Ted dans le Connecticut. Il déclare qu’il la garde « pour un autre jour », et explique à ses auditeurs qu’il s’est fait rattraper à Bridgeport alors qu’il essayait d’accumuler assez d’argent liquide pour disparaître définitivement. Les ignobles l’avaient jeté dans une voiture, ramené à New York, dans un bouge du nom du Cochon du Sud. De là il était retourné à Fedic, et de Fedic à la Gare de Tonnefoudre. De la gare il était revenu au Devar-Toi, oh Ted, on est tous tellement contents de vous revoir, bienvenue à la maison.

La quatrième cassette est à présent déroulée aux trois quarts, et Ted n’a plus qu’un filet de voix enrouée. Néanmoins, il poursuit hardiment.