Выбрать главу

— Je n’étais pas parti longtemps, mais pendant mon absence, le temps avait fait un de ses bonds en avant imprévisibles. Humma o’Tego était hors jeu, peut-être à cause de moi, et Prentiss du New Jersey, le ki’dam, était entré en scène. Lui et Finli m’ont interrogé bon nombre de fois, dans les appartements du Maître. Il n’y eut pas de torture physique — j’imagine qu’ils me considéraient encore comme trop important pour prendre le risque de m’abîmer — mais ce ne fut pas une partie de plaisir, et ils mirent mon esprit salement à l’épreuve. Ils m’expliquèrent aussi très clairement que, si j’essayais de nouveau de m’enfuir, mes amis du Connecticut seraient immédiatement mis à mort. J’ai répondu : « Mais vous ne comprenez pas, les gars ? Si je continue mon boulot, ils sortent, de toute manière. Tout le monde sort de scène, à l’exception peut-être de celui que vous appelez le Roi Cramoisi. »

Prentiss a mis ses mains l’une contre l’autre, les doigts en clocher, avec cet air insupportable qu’il a, et il m’a dit : « C’est peut-être vrai, ou peut-être pas, sai, mais si ça l’est, quand nous “sortirons” comme vous dites, nous ne souffrirons pas. Tandis que le Petit Bobby et la Petite Carol… sans parler de la mère de Carol et de l’ami de Bobby, Sully-John… » Il n’a pas eu à terminer sa phrase. Je ne sais toujours pas s’ils ont mesuré à quel point ils m’ont fait peur, en menaçant mes jeunes amis. Et combien ils m’ont mis en colère, aussi.

Toutes leurs questions se ramenaient à deux points, aux deux choses qu’ils voulaient réellement savoir : pourquoi je m’étais enfui, et qui m’y avait aidé. J’aurais pu rester en boucle sur le mode nom-prénom-matricule, mais j’ai décidé de tenter le coup, et de me montrer un peu plus expansif. Si j’avais voulu m’enfuir, c’est parce qu’à travers ce que disaient certains des gardes can-toi, j’avais compris ce que nous faisions réellement, et que cette idée ne me plaisait pas. Quant à savoir comment j’étais sorti, je leur ai dit que je n’en savais rien. Que je m’étais couché un soir, pour me réveiller près de la route Merritt. Ils ont commencé par se moquer de mon histoire, pour y croire à moitié, surtout parce que je n’ai pas varié d’un iota, à chaque fois que j’ai dû la leur répéter. Et bien sûr ils mesuraient déjà mon pouvoir, et savaient que j’étais différent des autres.

« Est-ce que vous croyez être un téléport par le subconscient, sai ? » m’a demandé Finli.

« Comment je pourrais le savoir ? » lui ai-je répliqué — toujours répondre par une question, je pense que c’est une bonne règle pendant un interrogatoire, tant que ça reste un interrogatoire peu musclé, comme celui-là. « Je n’ai jamais ressenti une aptitude de ce genre, mais on ne sait pas toujours ce qui se tapit dans notre subconscient, n’est-ce pas ? »

« Vous feriez mieux d’espérer que ce ne soit pas votre cas, a répondu Prentiss. Nous pouvons admettre et tirer profit de n’importe quel talent, même le plus loufoque, ici. Tous sauf celui-là. Ce talent-là, monsieur Brautigan, signerait l’arrêt de mort d’un employé même aussi précieux que vous. » Je n’étais pas certain de le croire, mais plus tard Trampas me donna des raisons de penser que Prentiss avait peut-être dit la vérité. Quoi qu’il en soit, c’était ma version des faits, et je ne m’en suis jamais écarté.

Le domestique de Prentiss, un type du nom de Tassa — un hume, soit dit en passant —, apportait des biscuits et des boîtes de Nozz-A-La (j’aime bien ça, parce que ça me rappelle le goût du cola), et Prentiss m’offrait tout ce que je voulais… si bien sûr je leur disais où j’avais récolté mes informations, et comment j’avais quitté Algul Siento. Puis c’était reparti pour toute la série des questions, sauf que cette fois Prentiss et la Fouine mâchonnaient leurs biscuits et buvaient le Nozzie. Par moments ils cédaient et me donnaient une gorgée et une bouchée. Pour les interrogatoires, je crois qu’il leur manquait un petit côté nazi, s’ils voulaient venir à bout de mes secrets. Ils ont essayé de me proguer, bien sûr, mais… vous avez déjà entendu ce vieux proverbe qui dit que ce n’est pas à un vieux baratineur qu’on apprend à dire des conneries ?

Eddie et Susannah acquiescent. Jake aussi, qui l’a entendu prononcer par son père au cours de ses nombreuses conversations concernant les Programmes de la Chaîne.

— Je parie que oui, reprend Ted. Eh bien, il est aussi juste de dire qu’on ne peut pas proguer un prog. Du moins pas celui qui a atteint un certain degré de compréhension. Et j’ai intérêt à en venir à l’essentiel avant que ma voix me fasse définitivement faux bond.

Un jour, environ trois semaines après que les ignobles m’ont ramené de force, Trampas est venu vers moi, en pleine rue principale, à Pleasantville. Entre-temps j’avais rencontré Dinky, je l’avais identifié comme une âme sœur, et avec son aide, je commençais à mieux connaître Sheemie. Outre mes interrogatoires à la Maison du Gardien, il se passait un tas de choses. J’avais à peine eu le temps de penser à Trampas, depuis mon retour, mais lui n’avait pas pensé à grand-chose d’autre qu’à moi. Comme je le découvris très vite.

« Je connais les réponses aux questions qu’ils vous posent sans arrêt, me dit-il. Ce que j’ignore, c’est pourquoi vous ne m’avez pas encore dénoncé. »

Je lui ai dit que l’idée ne m’avait jamais traversé l’esprit — que je n’avais pas été élevé de cette manière, pour cafarder. Et puis, ce n’était pas comme s’ils me collaient un bâton électrifié dans le rectum, ou qu’ils m’arrachaient les ongles… même s’ils auraient pu avoir recours à ces techniques, avec un autre que moi. Le pire qu’ils m’aient fait était de me faire baver devant un plat de biscuits posé sur le bureau de Prentiss pendant une heure et demie, sans m’en donner un seul.

« J’ai commencé par être en colère contre vous, dit Trampas, et puis j’ai compris — à contrecœur — que j’aurais sans doute fait pareil, à votre place. La semaine de votre retour, je n’ai pas beaucoup dormi, je peux vous le dire. Je restais allongé dans mon lit, à Damli, m’attendant à les voir débarquer à tout instant, pour m’emmener. Vous avez une petite idée de ce qu’ils me feraient, s’ils découvraient que c’est moi, n’est-ce pas ? »

Je lui ai répondu que non, alors il m’a expliqué qu’il se ferait sermonner par Gaskie, le lieutenant de Finli, pour se faire ensuite envoyer manu militari dans les terres perdues, ou bien pour mourir dans la Discordia, ou pour trouver un emploi au château du Roi Rouge. Mais un tel voyage ne se ferait pas sans mal. Au sud-est de Fedic, on pouvait attraper des saletés comme la Dévorante (le cancer, sans doute, mais d’un genre très rapide, très douloureux, et très vicieux), ou bien ce qu’on appelait la Folle. Les Enfants de Roderick attrapent couramment ces deux maux, et d’autres, aussi. Les maladies de peau mineures à Tonnefoudre — l’eczéma, les furoncles, les plaques — ne sont que le début des problèmes, dans le Monde Ultime. En cas d’exil, entrer au service de la cour du Roi Cramoisi serait le seul espoir. Il était certain qu’un can-toi comme Trampas ne pouvait se rendre aux Callas. Elles sont plus près, réelles, et il y a du vrai soleil, là-bas. Mais vous imaginez ce qui pourrait arriver à un ignoble ou à un tahine, dans l’Arc des Callas.