Ils se tournèrent tous vers Roland, qui s’était assis les jambes tendues devant lui.
— C’est là que j’ai mal, dit-il, comme s’il se parlait à lui-même.
Il se toucha la hanche droite… puis les côtes… puis le côté de la tête.
— J’ai des maux de tête. De plus en plus violents. Je n’ai pas jugé utile de vous en parler.
De sa main droite atrophiée, il descendit le long de sa hanche droite.
— C’est là qu’il sera touché. Une hanche éclatée. Les côtes en mille morceaux. La tête écrasée. Balancé mort dans le fossé. Le ka… et la fin du ka.
Ses yeux s’éclaircirent et il se tourna vers Susannah, de l’urgence dans le regard.
— À quelle date tu étais à New York ? Rafraîchis-moi la mémoire.
— Le 1er juin 1999.
Roland hocha la tête et s’adressa à Jake.
— Et toi ? Pareil, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Alors… Fedic… une pause… puis droit sur Tonnefoudre.
Il s’interrompit, parut réfléchir, puis articula quatre mots en les accentuant.
— Il reste du temps.
— Mais le temps avance plus vite, par ici…
— Et s’il fait encore un bond en avant…
— Le ka…
Leurs paroles se chevauchaient. Puis ils se turent tous de nouveau, le regard fixé sur le Pistolero.
— On peut changer le ka, fit Roland. Ça s’est déjà fait. Il y a toujours un prix à payer — le ka-shume, peut-être bien —, mais ça peut se faire.
— Et comment on arrivera là-bas ? demanda Eddie.
— Il n’y a qu’un moyen, répondit Roland. Il faut que Sheemie nous y envoie.
Le silence pesait sur la grotte, brisé seulement par le grondement lointain du tonnerre qui donnait son nom à cette triste terre.
— Nous avons deux tâches à accomplir, résuma Eddie. L’écrivain et les Briseurs. Par quoi on commence ?
— Par l’écrivain, conseilla Jake. Tant qu’on a encore le temps de le sauver.
Mais Roland secouait la tête.
— Comment ça, non ? s’écria Eddie. Et pourquoi, non ? Tu peux me le dire ? Tu sais bien comme le temps est glissant, là-bas ! Impossible de revenir en arrière ! Si on rate la fenêtre, on n’aura jamais de seconde chance !
— Mais il faut aussi qu’on mette le Rayon de Shardik en sécurité, objecta Roland.
— Est-ce que tu essaies de dire que Ted et ce Dinky ne laisseraient pas Sheemie nous aider, tant qu’on ne les aurait pas aidés, nous ?
— Non. Sheemie le ferait pour moi, j’en suis sûr. Mais imaginez qu’il se passe quelque chose, pendant qu’on sera dans le Monde Clé ? On resterait en rade, en 1999.
— Il y a la porte sur le Chemin du Dos de la Tortue… commença Eddie.
— Même si elle est toujours là en 1999, Eddie, Ted nous a dit que le Rayon de Shardik commence déjà à plier.
Roland secoua la tête.
— Mon cœur me dicte que cette prison là-bas est notre point de départ. Si l’un de vous peut me prouver le contraire, je l’écouterai, et bien volontiers.
Personne ne dit mot. À l’extérieur de la grotte, le vent soufflait toujours.
— Il nous faut consulter Ted, avant de prendre cette décision, finit par dire Susannah.
— Non, répondit Jake.
— Non ! renchérit Ote.
Sans surprise : si Jake le disait, Ote était prêt à signer tout de suite, pas de problème.
— C’est Sheemie qu’il faut consulter, suggéra Jake. Demandez à Sheemie ce que lui, il nous conseille.
Lentement, Roland hocha la tête.
CHAPITRE 9
Des traces sur le sentier
Lorsque Jake s’éveilla après une nuit peuplée de rêves troublés, pour la plupart ayant pour décor le Cochon du Sud, un filet de lumière blafarde filtrait à l’intérieur de la grotte. À New York, c’était le genre de lumière qui lui donnait toujours envie de sécher l’école et de passer toute la journée sur le canapé, à lire, à regarder des jeux à la télé, et à somnoler tout l’après-midi. Eddie et Susannah étaient blottis ensemble dans le même sac de couchage. Ote avait déserté le lit qui lui avait été assigné pour venir dormir auprès de Jake. Le bafouilleux s’était couché en U, la truffe en appui sur la patte gauche. La plupart des gens auraient pensé qu’il dormait, mais Jake aperçut l’éclat d’or rusé entre les paupières, et il sut qu’Ote observait les alentours. Le sac du Pistolero était ouvert, et vide.
Jake y réfléchit quelques instants, puis se leva et alla voir dehors. Ote le suivit, trottinant silencieusement sur la terre battue tandis que Jake s’engageait sur le sentier.
Roland était blême et n’avait pas l’air en forme, mais il s’était accroupi sur les talons, et Jake décida que, s’il était assez souple pour prendre cette position, c’est qu’il devait aller bien. Le jeune garçon vint s’accroupir aux côtés du Pistolero, les mains ballantes, entre ses genoux. Roland lui jeta un regard sans dire un mot, puis reporta son attention sur cette prison que les employés appelaient Algul Siento, et que les pensionnaires appelaient le Devar-Toi. Au-dessus et en dessous d’eux, le décor flou s’illuminait paresseusement. Le soleil — électrique, atomique, autre — ne brillait pas encore.
Ote s’affala à côté de Jake dans un petit appel d’air (« wouf »), puis parut se rendormir. Jake ne fut pas dupe.
— Aïle et qu’heureux soit le jour, finit par hasarder Jake, quand le silence lui parut trop oppressant.
Roland acquiesça.
— Heureux pour qui le voit.
Lui avait l’air aussi heureux qu’une marche funèbre. Le Pistolero qui avait dansé un commala endiablé à la lueur des flambeaux à Calla Bryn Sturgis aurait pu être dans la tombe depuis mille ans.
— Comment te sens-tu, Roland ?
— Assez bien pour m’accroupir.
— Si fait, mais comment te sens-tu ?
Roland lui lança un regard, puis fouilla dans sa poche pour en extraire son sachet de tabac.
— Vieux et perclus de douleurs, comme tu le sais sans doute. Veux-tu fumer ?
Jake y réfléchit, puis hocha la tête.
— Elles seront courtes, l’avertit Roland. Il y avait dans mon sac des tas de choses que j’ai été heureux de retrouver, mais pas beaucoup d’herbe-à-fumer.
— Garde-la pour toi, si tu veux.
Roland sourit.
— L’homme incapable de partager son vice ferait bien de s’en défaire.
Il roula deux cigarettes, à l’aide d’une sorte de grande feuille qu’il avait déchirée en deux, puis il en tendit une à Jake, et les alluma toutes deux avec une allumette qu’il gratta sur son pouce. Dans l’air glacé et immobile de Can Steek-Tete, la fumée resta suspendue entre eux, puis s’éleva lentement. Jake trouva le tabac chaud, âpre et rance, mais il n’eut pas un mot de plainte. Il aimait ça. Il repensa à toutes les fois où il s’était promis de ne jamais fumer comme son père — jamais de la vie — et voilà que c’était exactement ce qu’il était en train de faire, voilà qu’il s’y mettait. Et avec l’accord de son nouveau père, sinon son approbation.
Roland tendit le doigt et alla toucher le front de Jake… puis sa joue gauche… son nez… son menton. Le dernier contact lui fit un peu mal.
— Les boutons, expliqua Roland. C’est l’air de cet endroit.