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— Il ne t’a pas plu.

— Non, confirma Roland. Pas du tout. Et je ne lui fais pas confiance non plus. J’ai déjà rencontré des fileurs de contes, Jake, et ils sont tous plus ou moins taillés dans le même bois. Ils racontent des histoires parce qu’ils ont peur de la vie.

— C’est ainsi que tu dis ?

Jake se dit que c’était là une idée bien lugubre. Mais il dut pourtant admettre qu’elle avait des accents de vérité.

— Si fait. Mais…

Il haussa les épaules. C’est pourtant comme ça que ça se passe, voulait dire ce haussement d’épaules.

Le ka-shume, pensa Jake. Si leur ka-tet rompait, et si c’était la faute de King…

Et quoi, si c’était la faute de King ? Ils se vengeraient de lui ? C’était une idée de pistolero. Et une idée stupide, aussi stupide que celle de se venger de Dieu.

— Mais on est coincés, conclut Jake.

— Si fait. Ce qui ne m’empêcherait pas de lui botter son cul lâche et paresseux, si j’en avais l’occasion.

Jake éclata de rire, ce qui fit sourire le Pistolero. Puis Roland se remit debout avec une grimace, s’agrippant la hanche à deux mains.

— Saloperie, grommela-t-il.

— Ça fait mal, hein ?

— Peu importent mes petites douleurs et mes petits malheurs. Viens avec moi. Je vais te montrer quelque chose de plus intéressant.

En boitant légèrement, Roland conduisit Jake sur le sentier, là où il s’enroulait autour du flanc de la petite montagne rebondie, serpentant probablement jusqu’au sommet. Là le Pistolero essaya de s’accroupir, grimaça et choisit de se caler sur un genou, plutôt. De la main droite, il désigna le sol.

— Que vois-tu ?

Jake mit lui aussi un genou en terre. Le sol était jonché de cailloux et d’éclats de rochers dus aux éboulis. L’astragalus qui le recouvrait était piétiné çà et là. Au-delà de l’endroit où ils se trouvaient tous deux agenouillés, deux branches de ce que Jake prit pour un arbuste de mesquite étaient brisées. Il se pencha pour respirer l’arôme léger et âcre de la sève. Puis il examina de nouveau les traces dans l’éboulis. Il y en avait plusieurs, étroites et peu profondes. S’il s’agissait d’une piste, elle n’était certes pas humaine. Celle d’un chien du désert, à la rigueur.

— Tu sais ce qui a fait ça ? demanda Jake. Si tu le sais, dis-le — ne m’oblige pas à jouer à tord-bras pour te le faire avouer.

Roland eut un sourire furtif.

— Suis-les un peu. Vois ce que tu trouves.

Jake se leva et marcha lentement le long des traces, penché à partir de la taille, comme un petit garçon qui a mal au ventre. La piste contourna un rocher. Il y avait de la poussière sur la pierre, et des traces — comme si quelque chose aux poils raides s’était brièvement frotté là, en passant.

Le garçon trouva également quelques poils noirs et drus.

Il en ramassa un, puis ouvrit immédiatement les doigts et souffla dessus, pour en chasser le contact sur sa peau, avec un frisson de révulsion. Roland observa la scène avec une grande attention.

— On dirait qu’une oie vient de marcher sur ta tombe.

— C’est horrible ! fit Jake, en bégayant légèrement. Ô mon Dieu, qu’est-ce que c’était ? Qu’est-ce qui n-n-nous observait ?

— Celui que Mia appelle Mordred.

La voix de Roland n’avait pas changé, mais Jake se rendit compte qu’il lui était presque impossible de regarder le Pistolero dans les yeux ; ils étaient la tristesse incarnée.

— Le p’tit gars dont elle prétend que je suis le père.

— Il était là ? Cette nuit ?

Roland acquiesça.

— À écouter…

Jake ne put achever. Roland s’en chargea.

— À écouter notre palabre et nos plans, si fait, je le crois. Et aussi le récit de Ted.

— Mais tu n’en es pas certain. Ces marques pourraient avoir été laissées par n’importe quoi.

Pourtant, la seule chose à laquelle Jake associait ces traces, à présent qu’il avait entendu le récit de Susannah, c’étaient les pattes d’un monstre araignée.

— Avance encore un peu.

Jake lui lança un regard interrogateur, et Roland hocha la tête. Le vent soufflait, leur apportant la musique d’ambiance en provenance de la prison (en ce moment, il croyait reconnaître Bridge Over Troubled Water), ainsi que le roulement lointain du tonnerre, comme des os dévalant une pente.

— Qu’est-ce que…

— Suis-les, ordonna Roland en désignant d’un mouvement de la tête l’éboulis rocailleux sur le sentier en pente.

Jake s’exécuta, sachant qu’il s’agissait d’une autre leçon — avec Roland, il y avait école tous les jours. Même quand on se trouvait dans l’ombre de la mort, il restait des leçons à apprendre.

De l’autre côté du rocher, le sentier continuait tout droit sur environ vingt-cinq mètres, avant de se remettre à sinuer et de disparaître. Sur la partie rectiligne, les traces étaient très distinctes. Trois d’un côté, quatre de l’autre.

— Elle a dit qu’elle lui avait fait sauter une patte, rappela Jake.

— Et c’est ce qu’elle a fait.

Jake essaya de visualiser une araignée à sept pattes de la taille d’un humain, et échoua. Il soupçonna simplement qu’il ne voulait pas la visualiser.

Au-delà de la courbe suivante, au milieu du chemin, se trouvait un cadavre desséché. Jake était quasiment certain qu’il avait été éventré, mais c’était difficile à dire. Il ne retrouva ni viscères, ni sang, ni mouches en train de fureter. Rien qu’un tas de matière poussiéreuse et sale qui ressemblait vaguement — très vaguement — à une créature canine.

Ote s’en approcha, la renifla, puis leva la patte et pissa sur les restes. Il retourna aux côtés de Jake avec l’air suffisant d’un homme d’affaires qui vient de boucler un gros contrat.

— C’était le dîner de notre visiteur d’hier soir, commenta Roland.

Jake inspectait les alentours.

— Est-ce qu’il nous observe, en ce moment ? Qu’en penses-tu ?

— J’en pense qu’on a besoin de sommeil, en pleine croissance.

Jake ressentit un pincement déplaisant d’émotion et l’écarta sans y prêter plus d’attention. De la jalousie ? Certainement pas. Comment aurait-il pu être jaloux d’une chose qui avait débuté dans la vie en dévorant sa propre mère ? Le monstre était lié à Roland par le sang, certes — son fils légitime, si on voulait vraiment faire le difficile —, mais ce n’était rien de plus qu’un accident.

Ou non ?

Jake prit conscience de ce que Roland l’observait attentivement, d’une manière qui le mit mal à l’aise.

— Mon royaume pour tes pensées, saperlote, fit le Pistolero.

— Non, rien. Je me demandais juste où il s’est caché.

— Difficile à dire. Il doit y avoir des centaines de trous, rien que dans cette colline. Viens.

Roland reprit le sentier jusqu’au rocher où Jake avait trouvé les poils noirs et drus ; une fois qu’il se tint là, il se mit à effacer méthodiquement les traces que Mordred avait laissées.

— Pourquoi fais-tu ça ? demanda le garçon, d’une voix plus cassante qu’il l’aurait voulu.