— Pas besoin qu’Eddie et Susannah l’apprennent. Tout ce qu’il veut, c’est observer, pas se mêler de nos affaires. Du moins pour l’instant.
Comment tu le sais ? voulut demander Jake, mais il sentit revenir ce pincement — celui qui ne pouvait absolument pas être de la jalousie — et il se ravisa. Roland n’avait qu’à penser ce qu’il voulait. Ce qui n’empêcherait pas Jake de garder les yeux grands ouverts. Et si Mordred se montrait assez inconscient pour faire une apparition…
— C’est surtout pour Susannah que je m’inquiète, ajouta Roland. Elle est la plus susceptible de se laisser distraire par la présence du p’tit gars. Et ses pensées seraient pour lui les plus faciles à décrypter.
— Parce que c’est la mère de cette chose, confirma Jake.
Il ne remarqua pas l’expression qu’il s’était mis à employer. Roland si.
— Ils sont tous les deux reliés, si fait. Puis-je compter sur toi pour garder ce secret ?
— Bien sûr.
— Et essaie de protéger ton esprit — c’est important, aussi.
— Je peux essayer, mais…
Jake haussa les épaules pour signifier qu’il ne savait pas vraiment comment il était censé faire.
— Bien, commenta Roland. Et j’en ferai autant.
Le vent soufflait de nouveau par fortes rafales. Bridge Over Troubled Water avait maintenant laissé place (Jake en aurait juré) à un morceau des Beatles, celui avec le refrain qui se terminait par bip-bip-mmm-bip-bip, yeah ! Est-ce qu’ils la connaissaient, celle-là, dans les villes mourantes et poussiéreuses, entre Gilead et Mejis ? Y avait-il dans certaines de ces villes un Sheb qui jouait Drive My Car en jagtime, sur un piano désaccordé, pendant que les rayons s’affaiblissaient et que la colle qui maintenait les mondes ensemble se mettait à filer et que les mondes eux-mêmes s’affaissaient ?
Il secoua la tête d’un mouvement vif et rude, comme pour la vider. Roland l’observait toujours, et Jake en ressentit un inexplicable éclair d’irritation.
— Je saurai tenir ma langue, Roland, et j’essaierai au moins de garder mes réflexions pour moi. Ne t’inquiète pas pour moi.
— Je ne m’inquiète pas, répondit le Pistolero.
Et Jake dut lutter contre la tentation d’aller scruter les pensées dans la tête de son dinh, pour voir s’il disait vrai. Il pensait toujours que ce genre de pratique n’était pas une bonne idée, et pas seulement pour des questions de politesse. La méfiance était une sorte d’acide. Leur ka-tet était déjà assez fragilisé, et ils avaient du travail à accomplir.
— Bien, fit Jake. C’est bien.
— Bien ! renchérit Ote, sur ce petit ton jovial qui disait Tout est réglé, alors, et qui les fit tous deux sourire.
— Nous savons qu’il est là, reprit Roland, et il est fort probable qu’il ne sache pas que nous savons. Compte tenu des circonstances, tout est vraiment au mieux.
Jake opina du chef. Cette idée lui fit retrouver un peu de tranquillité d’esprit.
Susannah émergea de l’entrée de la grotte, rampant à toute vitesse comme à son habitude, tandis qu’ils y revenaient tous les deux. Elle renifla l’air ambiant et fit la grimace. Lorsqu’elle les aperçut, la grimace se transforma en grand sourire.
— Regardez-moi ces beaux gosses ! Vous êtes debout depuis longtemps, les garçons ?
— Pas très, non, fit Roland.
— Et comment vous sentez-vous ?
— Bien. Je me suis réveillé avec un mal de tête, mais il a presque disparu, à présent.
— Vraiment ? demanda Jake.
Le Pistolero hocha la tête et lui posa la main sur l’épaule, la serrant doucement.
Susannah voulut savoir s’ils avaient faim. Roland acquiesça. Jake en fit autant.
— Eh bien, entrez donc, et nous verrons ce que nous pouvons faire pour remédier à cette situation.
Susannah dégota des œufs en poudre et des boîtes de corned-beef haché. Eddie quant à lui dénicha un ouvre-boîtes et un petit réchaud au gaz. Après quelques secondes de soliloque à mi-voix, il réussit à le mettre en route et eut un petit sursaut lorsque le réchaud se mit à parler.
— Bonjour ! Je suis rempli aux trois quarts de gaz en bouteille Sapète, disponible chez Procamping, Kibrultou, et tous magasins spécialisés ! Quand on demande du Sapète, on demande la qualité ! Il fait bien sombre, ici, pas vrai ? Puis-je vous être utile ? Recettes ? Temps de cuisson ?
— Tu pourrais m’être utile en commençant par la fermer, lança Eddie, et le réchaud se tut.
Il se surprit à se demander s’il l’avait offensé, puis si peut-être il devrait directement se faire hara-kiri, et soulager le monde d’un problème.
Roland ouvrit quatre boîtes de pêches au sirop, les renifla, puis hocha la tête.
— Elles ont l’air bien. Sucrées.
Ils terminaient tout juste ce festin quand l’air devant la grotte se mit à miroiter. Une seconde plus tard, Ted Brautigan, Dinky Earnshaw et Sheemie Ruiz apparurent. À leurs côtés, servile et effrayé, habillé d’un bleu de travail délavé et en lambeaux, se tenait le Rod que Roland leur avait demandé d’amener.
— Venez donc manger quelque chose, dit Roland sur un ton aimable, comme si un quatuor de téléports débarquant au milieu de la pièce était chose tout à fait courante. On a tout ce qu’il faut.
— Peut-être qu’on va sauter le petit déjeuner, suggéra Dinky. On n’a pas beaucoup de t…
Avant qu’il ait pu finir, les jambes de Sheemie flanchèrent et il s’effondra à l’entrée de la grotte, les yeux roulant en arrière et virant au blanc, une fine écume de bave moussant entre ses lèvres gercées. Il se mit à trembler et à se convulser, ses jambes battant l’air en vain, ses mocassins de caoutchouc labourant la terre du talus.
CHAPITRE 10
La dernière palabre
(Le rêve de Sheemie)
Susannah n’aurait pas qualifié ce qui suivit de charivari ; il aurait fallu une douzaine de personnes au moins pour créer un tel chahut, et ils n’étaient que sept. Huit, en comptant le Rod, et il n’était pas question de le laisser de côté, parce qu’il était responsable d’une grande partie de ce bazar. En voyant Roland, il tomba à genoux, leva les mains au-dessus de sa tête comme un arbitre signalant une transformation réussie, et se mit à faire des salamalecs empressés. À chaque exclamation, il se frappait le front au sol. En même temps, il bafouillait à tue-tête dans son étrange langage tout en voyelles. Tout ce temps-là, en effectuant ses mouvements de gymnastique de l’extrême, il ne quittait pas Roland des yeux. Pour Susannah, ça ne faisait pas l’ombre d’un doute, il saluait Roland comme une sorte de dieu.
Ted tomba lui aussi à genoux, mais c’était de Sheemie qu’il se préoccupait. Le vieil homme posa les mains de chaque côté de la tête de son ami, pour l’empêcher de la secouer violemment d’avant en arrière. Déjà, la vieille connaissance de Roland du temps de Mejis s’était coupé la joue sur un caillou tranchant, coupure qui se trouvait dangereusement près de son œil gauche. Et le sang se mit à couler des commissures de ses lèvres, dévalant ses joues mal rasées.
— Donnez-moi quelque chose à lui mettre dans la bouche ! s’écria Ted. Réagissez, quoi ! Il est en train de se déchiqueter !
Le couvercle en bois était toujours appuyé contre la caisse ouverte de vifs d’argent. Roland le fit vivement basculer du genou — nulle trace d’arthrite sèche dans cette hanche-là pour l’instant, remarqua Susannah — et le fit éclater en morceaux. Susannah attrapa au vol un éclat de planche, puis se tourna vers Sheemie. Pas besoin de s’agenouiller, pour elle ; elle était à genoux en permanence. Une des extrémités du morceau de planche était hérissée d’échardes. Elle enroula une main protectrice autour et plaça le bout de bois dans la bouche de Sheemie. Il le mordit avec une telle violence qu’elle entendit un craquement.