— Bien sûr. C’est l’Exposeur zadokite qui l’a dit en premier.
— Alors, c’est l’Exposeur zadokite qui a conféré la vie éternelle, et précisément au moyen de l’Eucharistie.
— Je trouve ça formidable », dis-je.
Tim continua : « On avait toujours espéré, mais sans jamais s’y attendre, déterrer un jour Q, cette source originelle des Synoptiques, ou déterrer quelque chose qui nous permettrait de reconstituer Q, totalement ou en partie. Mais personne n’avait jamais osé rêver que se manifesterait une Ur-Quelle antérieure à Jésus de deux siècles. Et il y a également d’autres aspects singuliers… » Il marqua un temps. « Les termes employés pour “pain” et “sang” laissent entendre qu’il s’agit de pain et de sang au sens littéral. Comme si les zadokites avaient un pain et une boisson spécifiques qu’ils préparaient et qui constituaient par essence le corps et le sang de ce qu’ils nommaient l’anokhi, pour lequel l’Exposeur parlait et que l’Exposeur représentait.
— Eh bien, fis-je en hochant la tête.
— Où est cette boutique ? s’enquit Tim en regardant autour de lui.
— À une ou deux rues d’ici, je crois. »
Tim reprit avec gravité : « Quelque chose qu’ils mangeaient ; quelque chose qu’ils buvaient. Comme dans la Cène. Et ils croyaient que cela les rendait immortels ; que ce mélange de ce qu’ils mangeaient et buvaient leur donnait la vie éternelle. Il est évident que cela préfigure l’Eucharistie et que c’est en rapport avec la Cène. Anokhi. Toujours ce mot. Ils mangeaient anokhi et buvaient anokhi et, en conséquence, ils devenaient anokhi. Ils devenaient Dieu lui-même.
— C’est ce qu’enseigne le christianisme concernant la cérémonie de la messe, observai-je.
— Il y a des parallèles dans le zoroastrisme, souligna Tim. Les zoroastriens sacrifiaient du bétail qu’ils mangeaient en l’accompagnant d’une boisson enivrante appelée haoma. Mais il n’y a pas de raison de supposer qu’il en résultait chez eux une identification avec la divinité. Car c’est cela que produisent les sacrements pour le chrétien qui communie : il s’identifie avec Dieu représenté par le Christ. Il devient Dieu et ne fait plus qu’un avec Lui. Il s’unifie et s’assimile à Dieu. Une apothéose, en somme. Mais ici, chez les zadokites, on obtient exactement le même résultat avec le pain et la boisson provenant de l’anokhi, et bien entendu le terme anokhi lui-même fait référence à la Pure Conscience de Soi, autrement dit la Pure Conscience de Jéhovah, le Dieu du peuple hébreu.
— C’est ce qu’a le brahmane, remarquai-je.
— Pardon ? Le brahmane ?
— Je parle du brahmanisme en Inde. Le brahmane possède l’absolue conscience pure. Il est pure conscience, pur être, pure béatitude. Si je me souviens bien.
— En tout cas la question reste entière, déclara Tim. En quoi consiste cet anokhi qu’ils mangeaient et buvaient ?
— C’est le corps et le sang du Seigneur, dis-je.
— Mais de quoi s’agit-il ? » Il fit un geste du bras. « Il ne suffit pas de dire avec désinvolture : “C’est le Seigneur”, Angel, car c’est ce qu’en logique on appelle un sophisme hystêrôn-protêrôn : ce qu’on essaie de prouver est contenu dans les prémisses. Il est évident que c’est le corps et le sang du Seigneur : le mot anokhi le signifie clairement ; mais cela ne suffit pas à…
— Oh ! je vois, fis-je. C’est un raisonnement en cercle fermé. En d’autres termes, vous affirmez que cet anokhi existe vraiment. »
Tim s’arrêta pour me fixer des yeux. « Bien entendu.
— Je comprends. Pour vous c’est quelque chose de réel.
— Dieu est réel.
— Pas vraiment réel. Dieu est une affaire de croyance. Il n’est pas réel au sens où l’est cette voiture, expliquai-je en désignant une TransAm garée le long du trottoir.
— Vous ne pourriez pas vous tromper davantage. »
Je me mis à rire.
« D’où sortez-vous cette idée que Dieu n’est pas réel ? demanda Tim.
— Dieu est un… » J’hésitai. « Une façon de voir les choses. Une interprétation. Je veux dire qu’il n’existe pas. Pas au sens où les objets existent. On ne pourrait pas, disons, se cogner à lui comme on se cogne à un mur.
— Est-ce qu’un champ magnétique existe ?
— Bien sûr, dis-je.
— Vous ne pouvez pas vous cogner à lui. »
Je répondis : « Mais sa présence se manifestera si on répand de la limaille de fer sur une feuille de papier.
— Les hiéroglyphes de Dieu sont partout autour de vous, affirma Tim. Dans le monde et hors du monde.
— Ce n’est qu’une opinion. Ce n’est pas la mienne.
— Mais vous voyez bien le monde.
— Je vois le monde mais je n’y vois aucune trace de Dieu.
— Mais il ne peut y avoir de création sans créateur.
— Qui prétend que c’est une création ?
— Pour en revenir à ma théorie, coupa Tim, si les Logia précèdent Jésus de deux cents ans, alors les Évangiles sont suspects, et si les Évangiles sont suspects, nous n’avons pas de preuve que Jésus était Dieu, le Dieu incarné, ce qui sape les fondements de notre religion. Jésus devient simplement le porte-parole d’une certaine secte juive qui mangeait et buvait une sorte de… enfin, quoi que soit l’anokhi, pour obtenir l’immortalité.
— Pour s’imaginer obtenir l’immortalité, rectifiai-je. Ce n’est pas du tout la même chose. Il y a des gens qui croient qu’on peut guérir le cancer avec un traitement à base de plantes, mais ce n’est pas pour ça que c’est vrai. »
Nous venions d’arriver devant la petite épicerie et nous fîmes une halte momentanée.
« Je vois que vous n’êtes pas chrétienne, commenta Tim.
— Enfin, Tim, vous le savez depuis des années. Je suis votre belle-fille.
— Je ne suis pas sûr moi-même d’être chrétien. En fait, désormais, je n’ai même pas la certitude qu’une chose telle que le christianisme soit vraie. Et il faut que je continue à remplir les devoirs de ma charge, tout en sachant ce que je sais. En sachant que Jésus n’était pas Dieu mais un prédicateur dont l’enseignement n’était même pas original, puisqu’il s’agissait des croyances collectives de toute une secte.
— Mais cela pouvait quand même venir de Dieu, si c’était Dieu qui l’avait révélé aux zadokites, objectai-je. Qu’est-ce qu’on dit d’autre à propos de l’Exposeur ?
— Qu’il revient aux Jours derniers et tient le rôle du Juge eschatologique.
— Voilà le plus beau, dis-je.
— On trouve également ça dans le zoroastrisme, précisa Tim. Il y a beaucoup de choses qui semblent remonter aux religions iraniennes… d’ailleurs les juifs ont développé un aspect proprement iranien dans leur religion durant l’époque où… » Il se tut ; il était plongé dans ses pensées, oublieux de moi, de la boutique, des courses à faire.