Выбрать главу

Les chefs principaux des Cinq-Nations s'arrêtèrent à quelques pas de son fauteuil, avec derrière eux la masse de guerriers assemblés.

Un soleil pâle, un soleil encore froid d'hiver les éclairait.

Malgré leur harnachement de plumes et de fourrures, de pointes de porc-épic dans leurs cheveux dressés, de colliers de dents d'ours, de bracelets de duvets teints en rouge, ils étaient maigres, aussi maigres que des loups affamés. Leur chair lui parut blafarde sous la résille bleutée de leurs tatouages. Elle ignorait qu'ils avaient vécu cachés de longs jours dans les ténèbres de la Terre, en traversant, sur plusieurs lieues, les méandres de grottes et de rivières souterraines.

L'homélie d'Outtaké, contrairement à l'avis qu'il en avait donné, fut de courte durée. Mais, bien qu'il en choisît avec soin, dans son français châtié, les mots, ce fut un discours difficile à saisir. Chaque parole en portait une autre et allait plus loin, telles les lignes superposées des montagnes.

Plus tard, elle s'en souviendrait comme une main effleurant les cordes d'une harpe, et dont les sons lui seraient parvenus amplifiés par l'écho, et l'écho de l'écho.

Pourtant, il commença par parler en toute simplicité de sa querelle avec Hiyatgou.

– L'un de nous devrait être mort. C'est la loi. Et nous voici devant toi en vie, tous deux. Ce qui veut dire, Kawa : Il a été de ton dernier combat comme de mon combat avec Hiyatgou : pas de vainqueur, pas de vaincu. C'est le combat qui ne décide rien. Parce qu'en fait, il n'y avait pas d'ennemi et il n'y avait pas de guerre. Seulement un précipice, et un pont qui manquait pour se rejoindre. Mais la clause est secrète et il faut se cacher de ceux qui ne voient pas le pont et qui ne comprennent pas pourquoi nous l'avons franchi.

« Ticonderoga m'a fait faire des choses bien étranges dès que je l'ai vu. Il tordait mon être à l'intérieur comme une peau dans l'eau de la rivière. Il obligea ma raison à penser un peu à côté de son chemin habituel, ce qui est une douleur et un danger, mais peut mener au pont.

« Toi, tu étais l'esprit flottant de Ticonderoga. Lui se tenait à la terre, lourd du poids de sa science, et toi, tu courais en avant, légère et invisible pour me happer. Je l'ai su quand je vous ai vus à Katarunk, après le feu. Deux et unis, et d'une telle force. C'est ce qu'a dit la Robe Noire. « Unis on ne peut les abattre. Il faut les séparer ».

Où, quand, Sébastien d'Orgeval avait-il expliqué cela au chef des Cinq-Nations ?... Sans doute, jamais. Outtaké l'avait peut-être entendu en songe...

– Mais Ticonderoga n'est plus là, et toi tu vas partir. Me voici obligé de marcher encore un peu à côté de mon chemin si je ne veux pas tout perdre. Et voici pourquoi Hiyatgou est en vie... Voici pourquoi je l'ai épargné, fit-il, jetant un regard provocant au chef des Onondagas.

« Un seul mot encore que j'ai besoin d'entendre de ta bouche, Kawa. Assure-moi, assure-moi que celui qui est mort hier ne reviendra pas pour nous détruire...

– Comment peux-tu douter ? fit-elle, surprise de lire sur ses traits impassibles une réelle anxiété. Tu es averti de ces choses mieux que moi-même.

– La faim et la défaite ont affaibli la clarté de mes presciences. Autant Ticonderoga me fortifiait, autant Hatskon-Ontsi troublait et affaiblissait mes jugements.

– Tu parles au passé. Tu te donnes la réponse à toi-même, Outtaké. Il n'y a ni vaincu, ni vainqueur, disais-tu, parce qu'il n'y a jamais eu d'ennemi. Toi qui as mangé son cœur, tu sais maintenant de quel amour il vous aimait...

– Ne va-t-il pas s'employer à aider ses frères de race, les Français, contre nous ?

– Non ! Les Français n'ont pas autant besoin de lui que vous autres, Iroquois des Cinq-Nations, et c'était pour vous qu'il était venu. Je te le dis parce qu'il me l'a dit et que je le sens ainsi. Il est venu pour demeurer avec vous. Encore un peu de temps, et il se glissera parmi vous. Je sais que toi surtout, tu le sentiras toujours présent pour t'aider dans ta tâche et combattre à tes côtés.

– Veux-tu dire qu'il aura découvert la justice de notre cause et l'horrible trahison dont nos ennemis nous accablent ? interrogea le Mohawk, ses prunelles noires laissant miroiter une étincelle de joie et de triomphe.

Angélique ferma les yeux. À l'image de Wapassou détruit, l'Amérique qu'ils laissaient derrière eux lui apparaissait comme un champ de ruines, une terre brûlée, une terre qui se dévorerait elle-même jusqu'à ce que les surgeons aux racines les plus robustes réussissent à se maintenir et à dominer le chaos.

Elle n'était pas en état de jeter sur l'avenir un regard optimiste, mais devait lui répondre et lui rendre confiance.

– Il aura découvert que tu as mérité de l'avoir à tes côtés pour te soutenir et te conseiller jusqu'au bout de tes jours, répondit-elle avec fermeté, mais en soulevant ses paupières avec peine.

Ce bref instant où elle avait fermé les yeux pour réfléchir, elle avait cru qu'elle allait s'évanouir ou pour le moins s'endormir tant elle était fatiguée, mais elle savait que même blessés ou menacés comme ils l'étaient présentement, les Sauvages, et surtout son interlocuteur, étaient capables de reculer leur départ et de minimiser le danger qui les guettait, afin de poursuivre une discussion « de valeur », montrant, à présenter et réfuter les arguments de leur défense et de leurs attaques, une endurance qui pourrait les mener jusqu'au soir.

– Crois-tu vraiment, recommença Outtaké, rassemblant son souffle, pour une longue période...

Les paupières d'Angélique étaient retombées. Elle les rouvrit avec vaillance et fut surprise de voir le chef des Cinq-Nations incliné devant elle et lui présentant sur ses deux paumes une mince lanière de cuir enfilée de perles de koris blanches, noires et mauves.

– Je t'offre cette branche de porcelaines, dit-il. C'est tout ce qu'il me reste du trésor de guerre des Mohawks que les Français appellent Agniers. Garde-le en signe de mon alliance éternelle, et celui-là, ne le perds pas.

– Mais, je n'ai pas perdu le wampum des Mères des Cinq-Nations que tu m'envoyas lors de notre premier hivernage ici, protesta Angélique. Il a disparu dans l'incendie de Wapassou. Peut-être, si l'on fouillait les décombres, le retrouverait-on ?

– Les mères sont mortes qui te l'avaient envoyé, dit Outtaké d'une voix creuse, et le wampum qu'elles avaient tissé de leurs mains est enseveli sous les cendres. Ainsi vont les signes.

Il se recula de quelques pas, laissant le brin de coquillages enfilés sur les genoux d'Angélique.

– Et maintenant, j'ai à te donner des nouvelles de ta fille dont le nom est imprononçable, et que nous autres, Iroquois, nous nommons Nuée Rouge, fit-il d'un ton volontairement neutre et mesuré.

Mais son regard pétilla de malice, se réjouissant à l'avance de ce qu'il allait déclencher par ces paroles chez une aussi impulsive Française que celle qu'il avait sous les yeux et qui, si bien s'efforçait-elle de respecter les manières pondérées des Indiens, restait soumises au sang bouillonnant et anarchique de la race des visages-pâles sans éducation.

Cela ne manqua pas.

Angélique poussa une exclamation de joie, et son expression dolente fit place à l'excitation la plus éveillée du monde.

– Honorine ! Ma fille Honorine ! Tu sais quelque chose d'elle ?... Tu sais où elle est ? Ah ! Diable de Mohawk ! Pourquoi te taisais-tu ? Pourquoi ne pas me le dire aussitôt ?

– Parce qu'ensuite tu n'aurais plus rien écouté des discours que j'avais à te faire. Tu n'aurais plus apporté la moindre attention aux paroles très importantes que j'avais à te communiquer avant de te quitter, et peut-être ne plus te revoir jamais, et je tenais à m'adresser à une personne aux oreilles ouvertes. Tu n'aurais même pas remarqué, je te connais, fit-il avec un grand geste désabusé, que je t'offrais mon unique branche de porcelaines en signe d'alliance éternelle, Ô, mère que tu es ! Ô, Femme ! Femme ! Femme que tu es, car tu es trois fois femme, par la lune et par les étoiles. Il y a des femmes qui peuvent se souvenir de l'homme qu'elles furent dans un autre cycle, et trouver les mots ou attitudes qui ne choquent point la dignité de celui qui s'adresse à elle, mais toi, tu as toujours été trop femme pour t'en préoccuper...