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– Parle ! s'écria Angélique, en se cramponnant des deux mains aux accoudoirs de son fauteuil.

Si elle avait eu à faire à Piksarett, elle se serait dressée pour le secouer par ses tresses d'honneur.

– Parle ! Je t'en supplie, Outtaké ! Dis-moi tout ce que tu sais d'elle, et ne me fais pas languir ou je te promets que je vais me souvenir que je fus moi aussi un guerrier qui maniait le coutelas mieux que toi-même, et qui te l'a fait comprendre un soir près de la source, et ceci n'arriva pas dans une vie antérieure.

Outtaké éclata de rire, imité par ses compagnons qui ne comprenaient qu'à demi l'allusion, mais appréciaient l'animation de la scène.

Puis, se calmant :

– Soit ! Je te dirai tout ce que je sais d'elle. Je te dirai d'abord ce que je sais d'elle de certitude.

– Où est-elle ? Est-elle vivante ? L'as-tu rencontrée ?...

Le Mohawk prit un air offusqué.

– Rencontrée ? Que dis-tu ? Mais tous les mois d'hiver elle partagea la vie d'une famille dans la longue maison de l'Ohtara du Chevreuil aux Oneiouts, et tous les jours, moi qui me rendais au Conseil de la Fédération comme chef des Cinq-Nations, je la vis et devisai avec elle, jusqu'au jour où, maudit soit-il, le nouvel Onontio de Québec mena à nouveau ses troupes jusqu'à notre vallée des Cinq-Lacs, et brûla la bourgade de Touansho malgré ses fortes palissades après un effrayant combat.

« C'est pourquoi, je ne peux répondre de certitude à ta première question : Où est-elle ?... Ni à la seconde : Est-elle vivante ?... Car, tu l'ignores peut-être, presque toute la population de cette bourgade a péri, sauf les quelques misérables que je pus entraîner avec moi et soustraire par mon habileté à la fureur vengeresse des Français et de leurs damnés Hurons, et de ces chiens d'Abénakis. Tout ce que je peux dire de certitude, c'est qu'elle ne fut pas parmi nous.

Il suspendait d'un geste le mouvement désespéré d'Angélique.

– Je sais qu'un certain nombre de femmes et d'enfants iroquois, m'a-t-on dit, ont été emmenés par les Français jusqu'aux missions de Saint-Joseph ou de Quinte près du Fort-Frontenac, mais je ne peux pas te dire de certitude si elle se trouvait parmi eux.

Voilant son visage de ses mains pour dissimuler ses traits, Angélique refusait d'envisager que l'enfant eût péri dans les flammes des villages incendiés. C'était impossible. Il fallait donc souhaiter qu'Honorine se trouvât entre les mains des Français, ses compatriotes, que ceux-ci la ramèneraient à mère Bourgeoys ou à son oncle et sa tante du Loup.

Outtaké éleva le bras avec solennité, comme pour réclamer du ciel l'inspiration et, des personnes présentes, la plus scrupuleuse attention.

– Et maintenant, je vais te dire ce que je sais d'elle, Nuée Rouge, par voyance.

Il ferma les yeux et se prit à sourire.

– Elle arrive ! murmura-t-il. Elle vient vers nous ! Ne te hâte pas de quitter ces lieux, Kawa, car ton enfant se dirige vers le lac d'Argent pour t'y retrouver. Elle est accompagnée... d'un ange !...

Il s'esclaffa derechef, comme s'il avait été le témoin d'une cocasse plaisanterie.

– Ah ! Tu m'écoutes à présent, et sans dormir cette fois !...

Il riait de plus belle, soutenu par l'hilarité de ses guerriers. Ce fut sur ces éclats de franche gaieté suscitée une fois de plus par les expressions interloquées des Blancs, et leurs difficultés à ajouter foi aux révélations si sûres des songes, que les Iroquois s'éloignèrent et se séparèrent de celle qu'ils ne reverraient, sans doute, jamais plus.

Abasourdie par ce qu'Outtaké venait de lui dire, Angélique réalisa trop tard qu'ils s'étaient éclipsés. Et lorsqu'elle voulut au moins faire revenir Outtaké pour lui demander plus de renseignements et prendre mieux congé de lui, on ne trouva plus trace du chef Mohawk, ni de ses compagnons.

– Par grâce, rattrapez-le, supplia-t-elle.

Outtaké n'avait-il pas dit d'Honorine : « Je la voyais tous les jours » ?... Elle aurait voulu le questionner sur sa petite fille perdue au cœur de la si grande Amérique.

Et puis, elle s'avisait qu'à aucun moment elle n'avait songé à le remercier pour les sachets de nourriture qu'il lui avait fait parvenir par l'intermédiaire du jésuite.

– Rattrapez-les !

Mais on ne rattrape pas des Iroquois qui sont repartis à la recherche des fragments errants de leurs tribus afin de les ramener dans la vallée des Ancêtres, et à la recherche de leurs ennemis afin de les exterminer.

Ils s'étaient fondus à travers le vaste paysage de monts, de bois et de gouffres, aux pistes invisibles et intracées.

Et à vrai dire, personne ne se sentait vraiment très empressé de vouloir les rattraper.

Chapitre 74

Cantor tira le canot sur la petite grève, dans un recoin de la rivière, puis, le hissant sur sa tête, le porta jusqu'à un abri de rochers où il le dissimula sous les branches.

– Nous n'irons pas plus loin par l'eau, dit-il. Nous devons aller à pied. Mais si nous marchons bien, nous pourrons être à Wapassou un peu après midi.

L'enfant indien qui l'accompagnait opina de son panache rouge de cheveux hérissés, et se mit en marche docilement derrière lui. Cantor le retenait par un lien à son poignet car l'enfant était à demi aveugle, et au début de leur voyage, à plusieurs reprises, il avait failli le perdre en traversant des forêts trop broussailleuses.

– D'où sortez-vous ce sauvageon ? lui avait demandé l'apothicaire de Fort-Orange, cette nuit-là où, après mille dangers traversés, ils avaient pu dormir à l'abri des remparts de la petite ville anglo-flamande, sur le haut Hudson.

Il avait répondu que c'était un orphelin iroquois, échappé aux massacres et aux épidémies qui avaient accablé la vallée des Mohawks, et qu'il avait recueilli.

Il était difficile d'avouer à ce brave Hollandais qui, très charitable, avait procuré de la pommade pour soigner les yeux du petit « maquas », qu'il s'agissait de sa demi-sœur Honorine de Peyrac.

Honorine, enfin, avait été retrouvée par lui dans un camp de réfugiés du lac Ontario, parmi les femmes et les enfants iroquois que les Français avaient rassemblés là sous la protection des Sulpiciens de Quinte.

M. de Gorrestat, l'intraitable et borné gouverneur dont la Nouvelle-France se trouvait affublé – provisoirement, disait-on, mais c'était comme un cauchemar – n'avait pas attendu la complète fonte des neiges pour lancer à nouveau ses armées contre les Cantons iroquois.

C'est ainsi que Cantor qui, lui aussi, dès les premiers signes du dégel s'était mis en route, non sans encourir le risque d'affronter les dernières et redoutables tempêtes du rigoureux hiver, n'avait trouvé, lorsqu'il se rapprocha des régions où il voulait se mettre en quête de sa jeune sœur, que des bourgades ravagées par les combats, fumant encore des incendies. Il s'affola, se demandant, si elle n'était pas morte, de quel côté s'enquérir.

On disait que les Iroquois avaient « disparu de la surface de la Terre... »

Un contingent des plus braves et des principaux « capitaines » de ces Nations, parmi lesquels l'insaisissable Outtaké, s'était évaporé au moment d'une bataille décisive, et les « voyageurs » et « coureurs de bois » les soupçonnaient de s'être dérobés à la poursuite des Français et de leurs alliés indiens, en plongeant dans les labyrinthes souterrains de grottes dont le long réseau se déroulait invisible sur plusieurs dizaines de miles. Mais nul Blanc n'y avait jamais pénétré. Et la légende courait que l'obscurité y était si profonde qu'un séjour trop prolongé dans ces ténèbres faisait perdre la vue.