USAGES FUNÈBRES DES GRECS.
143
nombre. Plutarque nous en donne la raison : « Les chants plaintifs et les flûtes des convois funèbres éveillent la douleur et font pleurer; mais après avoir porté dans l'àme des impressions de pitié, cette musique calme et dissipe insensiblement la tristesse. »
F]g, 204. — Un cunvoi en Grèce (bas-relief antique).
Ce qui distinguait surtout les convois des riches, ce sont les torches qui précédaient la marche funèbre et les pleureuses salariées qui la suivaient. La profession de pleureuses était exercée principalement par des femmes originaires de la Carie. Elles avaient pour mission de se frapper la poitrine, de s'arracher les cheveux, de pousser des cris plaintifs et de montrer tous les signes extérieurs de la douleur la plus violente. On les voit sur plusieurs monuments, entre autres sur un sarcophage qui représente la mort de Méléagre (fig. 205).
L'usage des pleureuses, qui a persisté pendant toute l'antiquité, était pourtant contraire à l'esprit des plus anciennes législations grecques. Lycurgue avait défendu les lamentations en dehors de la maison, et Solon les avait soumises à une véritable réglementation. (I 11 ne fut plus permis aux femmes, dit Plu-tarque, dans la Vlu de Solon, de se meurtrir le visage aux enterrements, de faire des lamentations simulées, d'affecter des gémissements et des cris en suivant un convoi, lorsque le citoyen décédé n'était pas leur parent. »
Fig. 203. Pleureuses (d'après uq sarcophage).
Le BUCHER FUNÈBRE. — L'opinioii générale était que le feu, en débarrassant 1 ame de son enveloppe grossière, la purifiait de toute souillure et rendait plus facile son essor vers la demeure des morts. L'usage des biichers parait fort ancien parmi les Grecs, bien qu'il soit impossible de fixer historiquement la date de son origine. Dans la description du bûcher de Patrocle, Homère nous dépeint les cerémohies des temps hé-roiques, pour les funérailles d'un personnage illustre.
« Les Grecs, après avoir placé ce vaste amas de bois sur les bords du fleuve, s'asseyent en attendant les ordres de leur chef. Achille ordonne aux Myrmidons de se couvrir d'airain et d'atteler les coursiers aux chars. Ces guerriers se lèvent aussitôt, s'emparent de led'rs armes, se placent sur leurs chars à côté des écuyers et s'avancent suivis des fantassins. Pairocle est porié au milieu d'eux. Les Thessaliens, après avoir coupé leurs longs cheveux, les répandent sur le cadavre, et le divin Achille soutient la tète de Patrocle: le fils de Pelée est accablé de tristesse, car c'est son ami fidèle qu'il conduit au tombeau.
« Arrivés à l'endroit désigné par Achille, ils déposent le cadavre à terre devant le bijcher. Le divin Achille, agité par une autre pensée, s'éloigne de ses guerriers et coupe sa belle chevelure, qu'il laissait croître en abondance pour la consacrer au fleuve Sperchius. Il fixe le noir abîme des mers et s'écrie en gémissant : « 0 Sperchius, mon père te promit « vainement qu'à mon retour dans ma patrie je te consacrerais ma che-« velure, et que j'immolerais en ton honneur une hécatombe sacrée!... « Comme je sais maintenant que je ne retournerai plus dans ma « chère patrie, je veux consacrer ma chevelure au noble Patrocle. »
« En disant ces mots, il dépose ses blonds cheveux dans les mains de son compagnon fidèle : à ce spectacle, tous les Grecs fondent en larmes... Cependant Agamemnon renvoie les guerriers vers les navires, et les chefs seuls restent en ces lieux. Ils entassent le bois et dressent un bûcher qui, de tous côtés, a cent pieds d'étendue; puis, le cœur navré de tristesse, ils mettent le cadavre sur ce bûcher. On égorge des brebis et des bœufs, et le magnanime Achille, s'emparant de la graisse des victimes, en recouvre le cadavre depuis les pieds jusqu'à la tête, et amoncelle autour de Patrocle les membres sanglants des animaux qu'on vient d'immoler. Le héros, en soupirant avec amertume verse sur le lit funèbre des urnes remplies d'huile et de miel, etjettesurleboisquaire coursiers à la belle encolure. Patrocle avait neuf chiens qu'il nourrissait des restes de sa table; Achille en tue deux et les précipite sur le bûcher. 11 immole avec son glaive douze vaillauis fils des magnanimes
USAGES FUNÈBRES DES GRECS.
145
Troyens (il avait résolu d'assouvir ainsi sa vengeance), et met le feu au bûcher (fig. 206). Quand il voit la flamme prête à consumer le corps de son compagnon, il s'écrie en gémissant : «Je te salue, ô Patrocle, quoique tu sois déjà descendu dans les sombres demeures! J'ai accompli tout ce que je t'avais promis. Douze Gis vaillants des magnanimes Troyens vont être consumés avec toi par les flammes dévorantes, et le corps d'Hector ne sera pas rendu h Priam pour être brûlé sur un bûcher; mais il deviendra la proie des chiens et des vautours! »
Fig. 206. — Le bûcher de Patrocle (d'après un monument étrusque).
(( On éteint avec du vin aux sombres couleurs les parties du bûcher que la flamme avait parcourues : les cendres amoncelées s'affaissent aussitôt. Les guerriers, en pleurant, recueillent dans une coupe d'or les ossements blanchis de leur compagnon, et deux fois ils les enduisent de graisse ; puis ils déposent la coupe dans la tente et la recouvrent d'un léger voile. Après avoir marqué la place des tumulus, ils en jettent les fondements autour du bûcher et élèvent un monceau de terre. Quand la tombe est achevée, les guerriers se séparent et .\chille fait placer toute l'armée dans une vaste enceinte. On apporte, pour être distribués aux vainqueurs, du fer brillant, des bassins, des trépieds, des chevaux, des mules, des bœufs au front robuste, et des captives ornées de belles ceintures. » {Iliade.)
A l'exception des sacrifices humains, qui devaient nécessairement
cesser avec une civiliieation plus avancée, la description qu'on vient de
lire retrace à peu près les coutumes qui avaient cours dans l'époque la
plus brillante de la Grèce. Le corps, qu'on avait recouvert; des parties
grasses des victimes, afin qu'il fût plus proniptcment consumé, était placé sur le bûcher funèbre; on y déposait également les armes du mort et ses vêtements et on y répandait des parfums. Les parents appelaient à grands cris le défunt par son nom en versant des libations sur la flamme: lorsque celle-ci était apaisée, on arrosait de vin le bois fumant pour éteindre ce qui pouvait rester de feu, et on recueillait les ossements et les cendres du mort, que Ton déposait dans une urne. Cette urne, recouverte d'un voile, était ensuite emportée dans le lieu de la sépulture.
Le repas funèbre. — Quand la cérémonie était terminée, la famille se réunissait dans un festin funèbre qui avait toujours lieu dans la maison du plus proche parent. Le second jour après les funérailles, on offrait au mort un sacrifice, qui se renouvelait pendant neuf jours consécutifs. Pendant le deuil qui durait trente jours, les parents s'abstenaient de paraître en public et portaient des vêtements noirs-, anciennement on se coupait les cheveux. Le deuil se terminait par un nouveau sacrifice, et des fêtes funèbres se donnaient en l'iionneur du défunt à l'anniversaire de sa naissance et à celui de sa mort.
Lucien raille l'usage des repas funèbres. « Pour couronner la cérémonie, dit-il, vient enfin le festin des funérailles. Les parents y assistent, pour consoler le père et la mère de celui qui n'est plus. Ils les engagent à manger un peu, et ils n'ont pas grand mal, ma foi, à les y contraindre : fatigués de leur jeûne de trois jours, ils ne pourraient pas souffrir la faim davantage. « Jusques à quand, mon ami, leur dit-on, <i vous abandonnerez-vous aux larmes? Laissez reposer en paix les mânes <i de votre malheureux fils. Si vous avez résolu de pleurer sans cesse, « c'est une raison de plus pour prendre de la nourriture, afin d'avoir les « forces nécessaires pour soutenir la violence de votre aflliction. )) Les parents touchent donc aux mets, quoique avec un peu de réserve, et en craignant de paraître soumis aux nécessités de la vie humaine, après la perte de ceux qui leur étaient si chers. Voilà, avec quelques autres plus ridicules encore, les coutumes de deuil qui frapperont l'œil de l'observateur, et qui viennent toutes de ce que le vulgaire regarde la mort comme le plus grand des maux. »