Toutefois les parasites se considéraient volontiers comme ayant le monopole de l'esprit et trouvaient tout naturel d'exploiter les bons mots qu'ils faisaient à tout propos et l'amabilité dont ils étaient prodigues. « L'adroit parasite, dit Pétrone, qui veut être admis à la table du riche, prépare d'avance un choix de contes agréables pour les convives; il ne peut parvenir à son but sans tendre un piège aux oreilles de ses auditeurs. Autrement, il en est du maître d'éloquence comme du pêcheur, qui, faute d'attacher à ses hameçons l'appât le plus propre à attirer le poisson, se morfond sur un rocher, sans espoir de butin, d
Lucien, qui ne détestait pas les paradoxes, met en scène un parasite qui vante beaucoup les douceurs de son état. » La profession de parasite est un art qui surpasse tous les autres, car un art, quel qu'il soit, ne peut s'apprendre sans des travaux, des craintes, des coups, qui le font maudire de ceux qui l'étudient. L'art du parasite s'apprend sans travail. Qui est-ce qui sort en effet d'un repas en pleurant, comme vous voyez chaque jour des élèves sortant de chez leurs maîtres? Qui est-ce qui, se rendant à un festin, a la figure triste comme ceux qui vont aux écoles?... Un rhéteur, un géomètre, un forgeron peut être un misérable ou un imbécile, cela ne l'empêchera pas d'exercer son métier ; mais on ne peut être un parasite, si l'on est un imbécile ou un misérable... On ne peut accuser le parasite d'adultère, de violence, de rapt ou de n'importe quel autre crime, car il cesserait d'être parasite et se ferait ainsi tort à lui-même, n (Lucien, le Parasite.)
Les parasites allaient frapper de porte en porte pour offrir leurs services, ou bien, quand ils apercevaient un citoyen opulent, ils l'abordaient en disant :«Je te salue; où allons-nousdîner?» Quand venait la
saison où les riches Romains parlaient pour la campagne, les parasites tombaient souvent dans un dénùment absolu.
Plautc met en scène un malheureux parasite, qui revient tout penaud,sans avoir trouvé le souper qu'il avaitespéré. « ...En vérité, dit-il, nous méritons bien le nom de parasites, car jamais on ne nous invite, et nous venons, comme les rats, ronger le bien d'autrui. Quand arrivent les vacances, chacun s'en va à la campagne et nos mâchoires ont leurs vacances aussi. ,\u fort de l'été, les limaçons s'enfoncent dans leur coquille et vivent de leur propre substance, tant qu'il ne tombe pas de rosée; ainsi des parasites : en temps de vacances, ils se cachent dans leur coin, les pauvres hères, et se nourrissent de leurpropre substance, tandis que ceux qu'ils sucent d'habitude font les campagnards. Pendant ce temps maudit, les parasites s'en vont comme des chiens de chasse ; mais, à la rentrée, ils deviennent de vrais dogues, luisants de graisse, insupportables, incommodes. Ici, par Hercule ! si le parasite ne sait pas endurer les souITlets, s'il ne permet pas qu'on lui brise les pots sur le crâne, il n'a qu'à prendre la besace et aller stationner hors de la porte d'Ostie » (c'était le rendez-vous des mendiants). (Plaute, les Captifs.)
Un peu plus loin, le pauvre diable revient encore en scène, mais, cette fois, il est tout à fait découragé. «La peste soit, dit-il, du métier de parasite! La jeunesse de nos jours rejette bien loin les plaisants et les laisse dans la misère. On ne donnerait pas une obole d'un faiseur de bons mots. On ne trouve partout que de francs égo'istes. Voyez plutôt; en sortant d'ici, je me rends sur la place et j'aborde des jeunes gens : « Bonjour! leur dis-je. Oix allons-nous dîner ensemble?» Ils se taisent. (1 Eh bien! ajoutai-je, qui est-ce qui parle? qui est-ce qui se propose? » Ils restent muets comme des carpes, et pas un ne me sourit. Je lâche alors un de mes meilleurs mots, un de ceux qui, dans le temps, me valaient toujours le couvert pour un mois ; personne ne rit. Je ne doute plus que ce ne soit un complot et je m'en reviens avec mes affronts. » (Plaute, les Captifs.)
Les comestibles. — Si l'on excepte les mets importés de l'Amérique ou d'autres contrées inconnues dans l'antiquité, on peut dire que les anciens connaissaient à peu près tous les aliments que l'on sert sur nos tables, et ils avaient même des ralTinements culinaires que nous ignorons aujourd'hui. Ils ne négligeaient rien pour éveiller l'appétit, et les murailles de leurs salles à manger étaient décorées de peintures
représentant des fruits, des légumes, des animaux morts ou vivants, mais destinés à l'alimentation.
fig. 259. — Figues et grappes de raisin. (D'après une peinture de Pompéi.)
On en a retrouvé un assez grand nombre à Pompéi (fig. 259 à 263).
Athènes et Rome étaient amplement approvisionnées, et les grandes villes étaient alimentées par un commerce immense, qui apportait des contrées les plus lointaines les mets les plus rares et les plus recherchés.
u Chaque nouvelle lune ajoute au poids de toute espèce de coquillage, mais chaque océan ne leur est pas également favorable. Aux murex de Baies, nous préférons, nous autres, les palourdes du lac Lucrin. Nous reconnaissons à leur goût les huîtres de Circéi, le hérisson de Misène, et nous disons hautement que l'heureuse Tarente est fière à bon droit de ses incomparables pétoncles... Celui-là est un arrogant, qui se vante du grand art de bien manger et ne sait pas distinguer les plus délicates nuances de l'assaisonnement. Par Jupiter! ce n'est point assez de rapporter du marché le poisson le plus rare et le plus cher; à quoi sert ton poisson, si tu ne sais pas nous dire : (c II faut griller celui-là; mangeons cet autre à la sauce!... » Voilà le grand art de réveiller le convive et de réjouir son estomac. » (Horace.)
Et cependant le poëte latin, si fort préoccupé des choses de l'estomac, se croit un homme simple et raille sans cesse ceux qui font les connaisseurs dans l'art culinaire.
« La frugalité décente que j'enseigne est la santé même ; elle apprend aux honnêtes gens à se méfier des tables trop chargées, à rester fidèles au repas frugal qui les tiendra frais et dispos.
« A peine avez-vous entassé dans votre estomac les viandes rôties sur
USAGES DE LA TABLE.
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les viandes bouillies, et les grives sur les huîtres, aussitôt tout s'aigrit et devient bile et pituite, au grand détriment de vos entrailles eu proie à une guerre intestine. As-tu vu ce goinfre accablé sous le poids des viandes qu'il a mangées? Il en est livide, et son corps, surchargé dçs excès de la veille, entraîne en ses fanges sa petite parcelle de l'intelli-rrence divine.
Fig. 200. Sèchos, langoustes et coquillases.
Fig. 281. RaïsïD et gibier.
Fjg. 202. Grues et champignons.
Fig. auii. Perdrix et poissons. fD'.'iprùs des peintures de Pompéi.)
<c Le sage, en moins de temps que je n'en mets à le dire. . il dîne.' et, vite endormi,repose vite; il se réveille alerte et prêt au travail, au devoir. 1) (Horace.)
Nous venons de montrer des peintures de nature morle employées 11. 26
SJ2 CONSTITUTION DE LA FAMILLE.
comme décoration d'appartement. Voici maintenant des animaux vivants,
Fig. 264. — Canards et gibier. (.D'après uut- peiiUure de Pompéi.)
mais toujours destinés à l'usage de la table. La fij,-ure 264 montre
quatre canards vivants suspendus par les pattes et deux gazelles couchées, dont les pieds sont liés ensemble. Voici maintenant un chevreau dont les quatre pattes sont également liées, et qui semble attendre piteusement le moment où il fera le régal d'une riciie Romaine (lig. 265). Enfin la figure 266 nous montre deux coqs, ou plutôt deux chapons couchés à coté de paniers de grain renversés. La figure 267, tirée d'une fresque antique découverte près de Saint-Jean-de-Latran, à Rome, représente un sanglier posé sur un de ces grands plats qui étaient en usage à Rome dans les festins. On remarquera q.ic la sauce se mettait dans de petits pots séparés et placés sur le plat où était étendu Tanimal cuit. Horace a dit ;