Fig. 2^5. Chevreau. (D'après une peinture do Pompéi.)
USAGES DE LA TABLE.
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« Qu'an sanglier d'Ombrie, nourri de glands d'yeuse, fasse plier votre table sous sa pesanteur, si vous fuyez une chair insipide. »
Pline raconte comment cet usage s'est introduit à Rome :
« Les sangliers sont venus aussi de mode ; déjà Caton le Censeur, daVis ses discours, reprochait à ses contemporains les râbles de sanglier. L'usage était de diviser cet animal en trois parts ; on ne servait que la partie moyenne, qu'on appelait le râble. Le premier Romain qui servit un sanglier tout entier fut P. Servilius RuUus, père deceRullusqui, sous le consulat de Gicéron, promulgua la loi agraire; tant est près de nous l'origine d'un usage aujourd'hui si commun. Les annales ont noté ceci pour faire honte, on le dirait, de leurs mœurs à ceux qui maintenant mettent sur la table deux ou trois sangliers, non pour tout le repas, mais pour le premier service. »
Saint Clément d'Alexandrie nous donne de curieux renseignements sur la gloutonnerie de la classe riche à l'époque où il vivait, c'est-à-dire au m- siècle de notre ère. « C'est en vain, dit-il, que l'habile médecin Aniiphane affirme que cette variété de mets est presque l'unique cause de toutes les maladies; ils s'irritent contre cette vérité, et poussés par je ne sais quelle vaine gloire, ils méprisent, ils rejettent tout ce qui est simple, frugal, naturel, et ils font chercher avec anxiété leur nourriture au delà des mers. Rien n'échappe à leur avidité; ils
Fiîj. àbd.
Volailles liées par les pattes.
(D'après une peinture de Pompéi.)
Fig. 267. — Sanglier dans un plat. (Dapris une peinture de Pompéi.)
n'épargnent ni peines ni argent. Les murènes des mers de Sicile, les anguilles du Méandre, les chevreaux de Mélos, les poissons de Sciathos,
les coquillages de Pélore, les huîtres d'Abydos et jusqu'aux légumes de Lipare; que dirai-je encore? les pétoncles de Méthymne, les turbots d'Attique, les grives de Daphné, les figues chélidoniennes, enfin les oiseaux de Phase, les faisans d'Egypte, les paons de la Médie, ils achètent et dévorent tout. Ils font de ces mets recherchés des ragoûts plus recherchés encore qu'ils regardent l'œil enflammé et la bouche béante. Au bruit des viandes qui sifflent et bouillonnent sur les fourneaux enflammés, ils mêlent les cris d'une joie tumultueuse; ils s'agitent, ils se pressent à l'entour, hommes voraces et omnivores, dont la bouche semble être de feu. ]^e pain même, cet aliment simple et facile, n'est point à l'abri de leurs raffinements ; ils font de cette indispensable nourriture l'opprobre de leur volupté. Leur gloutonnerie n'a plus de bornes; ils la poursuivent sous toutes ses faces, ils l'excitent, ils la réveillent, quand elle sciasse, par mille sortes de friandises. » (St. Clém. d'Alex.)
Les festins, —Nous avons parlé des repas ordinaires de la vie quotidienne. 11 faut maintenant parler de ces interminables festins, qui sont un des caractères de la société romaine sous l'empire. Nous ne pouvons mieux faire, pour en donner une idée, que de présenter une analyse du festin de Trimalcion, dans le Satyricon de Pétrone : nous allons donc le suivre pas à pas.
« Lorsque nous fûmes enfin placés à table, des esclaves égyptiens nous versèrent sur les mains de l'eau de neige et furent bientôt remplacés par d'autres qui nous lavèrent les pieds et nous nettoyèrent les ongles avec une extrême dextérité; ce que faisant, ils ne gardaient pas le silence, mais ils chantaient tout en s'acquittant de leur office.
« Cependant, on apporte le premier service, qui était splendide; car tout le monde était à table, à l'exception de Trimalcion, à qui, contre l'usage, on avait réservé la place d'honneur. Sur un plateau destiné aux hors-d'œuvre était un petit âne en bronze de Corinthe, portant un bissac qui contenait d'un côté des olives blanches, de l'autre des noires. Sur le dos de l'animal étaient deux plats d'argent, sur le bord desquels on voyait gravés le nom de Trimalcion et le poids du métal. Des arceaux en forme de ponts soutenaient des loirs assaisonnés avec du miel et des pavots. Plus loin, des saucisses brûlantes sur un gril d'argent, et au-dessous du gril, des prunes de Syrie et des grains de grenade.
« Enfin parut Trimalcion lui-même, porté par des esclaves qui le posèrent bien mollement sur un lit garni de petits coussins. — Amis,
nous dit-il en se nettoyant la bouche avecun ciirc-dents d'argent, si jo n'avais suivi que mon goût, je ne serais pas venu si tôt vous rejoindre; mais, pour ne pas retarder plus longtemps vos plaisirs par mon absence, je me suis arraché volontairement à un jeu qui m'amusait beaucoup : permettez-moi donc, je vous prie, de finir ma partie. — En effet, il était suivi d'un esclave portant un damier de bois de téré-binthe et des dés de cristal; et, au lieu de dames blanches et noires, il se servait de pièces d'or et d'argent.
« Tandis qu'en jouant il enlève tous les pions de son adversaire, on nous sert, sur un plateau, une corbeille sur laquelle était une poulo de bois sculpté, qui, les ailes ouvertes et étendues en cercle, semblait réellement couver des œufs. Aussitôt deux esclaves s'en approchent, et fouillant dans la paille, en retirèrent des œufs de paon, qu'ils distribuèrent aux convives. Cette scène attira les regards de Trimalcion : — Amis, nous dit-il, c'est par mon ordre qu'on a mis des œufs de paon sous cette poule. Et, certes, j'ai lieu de craindre qu'ils ne soient déjà couvés; essayons toutefois s'ils sont encore mangeables. — On nous servit à cet effet des cuillers qui ne pesaient pas moins d'une demi-livre, et nous brisâmes ces œufs, recouverts d'une pâte légère, qui imitait parfaitement la coquille. J'étais sur le point de jeter celui qu'on m'avait servi, car je croyais y voir remuer un poulet, lorsqu'un vieux parasite m'arrêta. — Il doit y avoir quelque chose de bon là-dedans, me dit-il. — Je cherche donc dans la coquille, et j'y trouve un bec-figue bien gras, enseveli dans des jaunes d'œufs poivrés.
(( Cependant Trimalcion, interrompant sa partie, se fit apporter successiveiirent tous les mets qu'on nous avait servis. 11 venait de nous annoncer à haute voix que si quelqu'un de nous désirait retourner au vin miellé, il n'avait qu'à parler, lorsqu'à un nouveau signal donné par l'orchestre, un chœur d'esclaves enleva en cadence les entrées. Alors on apporta des flacons de cristal soigneusement cachetés; au cou de chacun d'eux était suspendue une étiquette portant ces mots : Falcrnc de cent ai}s. Tandis que nous parcourions des yeux les étiquettes, Trimalcion battait des mains. — Hélas 1 s'écria-t-il, hélas ! il est donc vrai, le vin vit plus longtemps que l'homme ! Buvons donc comme des éponges; car le vin, c'est la vie. — Tandis que, tout en buvant, nous admirions la somptuosité du festin, un esclave posa sur la table un squelette d'argent, si bien imité que les vertèbres et les articulations se mouvaient avec facilité dans tous les sens. Lorsque l'esclave eut fait jouer deux ou trois fois les ressorts de cet automate et lui.cut fait prendre
plusieurs atlitudes, Trimalcion nous dit : — L'homme est bien peu de chose et la tombe est sous nos pas! Sachons, par le plaisir, embellir une vie si courte.