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La cinquième planète n’avait pas de soleils orbitaux. Elle luisait de sa propre lumière, selon les taches colorées des continents. Les flaques de lumière étaient séparées par un noir pareil à celui de l’espace ; et ce noir-là était aussi plein d’étoiles. Le noir de l’espace semblait s’être répandu entre les continents de lumière.

« Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau », soupira Teela avec des larmes dans la voix. Et Louis, qui avait vu beaucoup de choses, se sentait du même avis.

— « Incroyable ! » souffla Parleur-aux-Animaux. « J’ose à peine le croire. Vous avez emporté vos planètes avec vous !

— « Les Marionnettistes ne font pas confiance aux vaisseaux spatiaux », dit Louis distraitement. Il eut un frisson à l’idée qu’il aurait pu manquer ce spectacle ; que Nessus aurait pu choisir quelqu’un d’autre à sa place. Il aurait pu mourir sans avoir vu la rosace des Marionnettistes…

— « Mais, comment ?… »

— « Je viens de vous expliquer », reprit Nessus, « que notre civilisation mourait de la chaleur qu’elle dégageait. La conversion totale de l’énergie nous avait délivrés de tous les déchets de la civilisation, sauf celui-là. Nous n’avions d’autre solution que d’éloigner notre planète de son soleil. »

— « N’était-ce pas dangereux ? »

— « Si, très. Cette année-là fut pleine de folie ; pour cette raison, elle est restée célèbre dans notre histoire. Mais nous avions acheté aux Outsiders un système de propulsion sans réaction et sans inertie. Vous pouvez imaginer quel en était le prix ! Il nous reste d’ailleurs encore des traites à payer… Nous avions déjà déplacé deux planètes agricoles ; puis nous avons expérimenté la propulsion des Outsiders sur quelques planètes inutiles de notre système.

» Quoi qu’il en soit, nous l’avons fait. Nous avons déplacé notre planète.

» Quelques millénaires plus tard, notre population atteignit un billion. Le manque de lumière solaire naturelle nous avait obligés à éclairer les rues dans la journée, ce qui produisit encore plus de chaleur. Notre soleil se comportait mal.

» En bref, nous découvrîmes qu’un soleil était un inconvénient plus qu’un avantage. Nous emmenâmes notre planète cette fois à un dixième d’année-lumière, en gardant le soleil seulement comme point d’attache. Nous avions besoin des planètes agricoles, et il eût été dangereux de laisser notre monde errer au hasard à travers l’espace. Mais sans cela, nous n’aurions eu aucun besoin d’un soleil. »

— « Voilà donc pourquoi personne n’a jamais pu découvrir le monde des Marionnettistes », soupira Louis Wu.

— « C’est partiellement vrai. »

— « Nous avons exploré chaque naine jaune de l’Espace connu, et même quelques-unes à l’extérieur. Attendez une minute, Nessus. Quelqu’un aurait pu découvrir les planètes agricoles. En rosace de Kemplerer. »

— « Non, Louis. Ils n’ont pas exploré les bonnes étoiles. »

— « Quoi ? Il est évident que vous venez d’une naine jaune. »

— « Nous avons évolué sous une naine jaune du genre de Procyon. Peut-être savez-vous que dans un demi-million d’années, Procyon passera à l’état de géante rouge. »

— « Par la main lourde du Manigant ! Votre soleil a-t-il explosé en une géante rouge ? »

— « Oui. Il a commencé son processus d’expansion peu après que nous eûmes déplacé notre planète. Vos ancêtres utilisaient encore le fémur de renne pour briser les crânes. Quand vous avez commencé à chercher notre monde, vous exploriez les mauvaises orbites autour des mauvais soleils.

» Nous avions porté à quatre le nombre de nos planètes agricoles, en capturant des planètes adéquates de systèmes voisins et en les plaçant sur une rosace de Kemplerer. Nous avions dû les déplacer simultanément quand notre soleil commença son expansion, et leur procurer des sources d’ultraviolets pour compenser le décalage des radiations dans le rouge. Vous comprenez que, lorsque vint le moment d’abandonner la galaxie, il y a deux cents ans, nous étions bien préparés. Nous avions une certaine expérience dans le déplacement des planètes. »

Depuis un moment, la rosace des planètes grandissait. Le monde des Marionnettistes étincelait maintenant sous leurs pieds, croissant, s’élevant pour les engloutir. Les étoiles éparpillées sur les mers noires avaient grandi aussi, se transformant en myriades de petites îles. Les continents flamboyaient comme des soleils.

Il y avait longtemps, Louis Wu s’était approché de la lisière du vide, au Mont Lookitthat. Sur ce monde, la Rivière de la Longue Chute se termine par la plus haute cascade de l’Espace connu. Il l’avait suivie des yeux aussi loin que le permettait la brume du vide. La blancheur imprécise du vide lui-même s’était emparée de son esprit et Louis Wu, à moitié hypnotisé, avait juré de vivre pour toujours. Comment, autrement, pourrait-il voir tout ce qu’il y avait à voir ?

Maintenant, face au monde des Marionnettistes qui s’élevait vers lui, il renouvela son vœu.

« Je suis impressionné », reconnut Parleur-aux-Animaux. Sa queue nue et rose battait nerveusement, mais son visage de fourrure et sa voix grasseyante ne trahissaient aucune émotion. « Nous méprisions votre manque de courage, Nessus, mais notre mépris nous avait aveuglés. Vous êtes vraiment dangereux. Si vous aviez eu suffisamment peur de nous, vous nous auriez exterminés. Votre puissance est redoutable. Nous n’aurions pu vous arrêter. »

— « Un Kzin ne peut craindre un herbivore. »

Nessus avait parlé sans ironie ; mais Parleur réagit avec rage. « Quel être raisonnable ne redouterait une telle puissance ? »

— « Vous me consternez. La peur est sœur de la haine. On peut craindre qu’un Kzin n’attaque ce qui l’effraie. »

La conversation devenait épineuse. Avec le Long Shot à des millions de kilomètres dans leur sillage et l’Espace connu à deux centaines d’années-lumière, ils étaient tous aux mains des Marionnettistes. Si ceux-ci avaient des raisons de les craindre…

Changer de sujet, vite ! Louis ouvrit la bouche…

— « Eh ! » dit Teela brusquement. « Vous n’arrêtez pas de parler des rosaces de Kemplerer ! Qu’est-ce que c’est ? »

Et les deux étrangers se mirent à répondre simultanément. Louis se demanda pourquoi il avait jugé Teela superficielle.

6. RUBAN DE NOEL

— « Je me suis fait avoir », dit Louis Wu. « Je sais maintenant où se trouve le monde marionnettiste. Très fort, Nessus, vous avez tenu votre promesse. »

— « Je vous avais prévenu que vous trouveriez le renseignement plus surprenant qu’utile. »

— « Une bonne plaisanterie », confirma le Kzin. « Votre sens de l’humour me surprend, Nessus. »

Ils descendaient au-dessus d’une île minuscule en forme d’anguille, entourée par la mer noire. L’île s’élevait vers eux comme une salamandre de feu et Louis eut l’impression qu’il aurait pu attraper les constructions élancées. Apparemment, on ne leur faisait pas assez confiance pour les accueillir sur le continent.

— « Nous ne plaisantons jamais », dit Nessus. « Ma race n’a aucun sens de l’humour. »

— « Étrange. J’aurais pensé que l’humour était un aspect de l’intelligence. »