Le Marionnettiste les avait conduits sous l’aile delta, jusqu’à la poupe effilée de la coque. « Notre but était d’avoir aussi peu d’ouvertures que possible », dit Nessus. « Vous voyez ? »
À travers la coque transparente, Louis vit un conduit épais comme sa cuisse passant de la coque à l’aile. Cela l’intriguait, jusqu’au moment où il se rendit compte que le conduit pouvait se rétracter d’une seule pièce à l’intérieur de la coque. Il découvrit ensuite le moteur qui commandait la manœuvre, et la porte métallique destinée à sceller l’ouverture.
« Dans un vaisseau ordinaire », expliqua le Marionnettiste, « la coque comprend de nombreuses ouvertures : pour les senseurs qui n’utilisent pas la lumière visible, pour les propulseurs à réaction s’il y en a, pour les conduits de carburant. Ici, nous n’avons que deux ouvertures, le conduit et le sas. L’un pour les connexions, l’autre pour les passagers. Chacun d’eux peut être condamné.
» Nos ingénieurs ont revêtu la paroi intérieure de la coque d’un conducteur transparent. Lorsque le sas est fermé et que le conduit des connexions est condamné, l’intérieur devient une surface conductrice ininterrompue. »
— « Champ de stase », devina Louis.
— « Exactement. En cas de danger, tout le système de subsistance est plongé dans un champ de stase du type Négrier pour une période de plusieurs secondes. En stase, le temps cesse de s’écouler, rien ne peut donc menacer les passagers. Nous ne sommes pas assez inconséquents pour faire confiance à la coque seule. Les lasers utilisant la lumière visible peuvent pénétrer une coque des Produits Généraux tuant les passagers sans endommager le vaisseau, et l’antimatière peut la désintégrer entièrement. »
— « J’ignorais cela. »
— « On n’en fait pas grande publicité… »
Louis retourna sous l’aile delta, où Parleur-aux-Animaux examinait les propulseurs. « Pourquoi y en a-t-il autant ? »
Le Kzin renifla avec dédain. « Un Humain aurait-il oublié la Leçon Kzinti ? »
— « Oh !… » Il était évident que n’importe quel Marionnettiste ayant étudié l’histoire kzinti ou humaine devait connaître la Leçon Kzinti. Un propulseur à réaction est une arme dont la puissance dévastatrice est directement proportionnelle à son efficacité en tant que propulseur. Il y avait là des servo-propulseurs pour un usage pacifique, et des propulseurs qui pouvaient servir au combat.
« Je sais maintenant comment vous avez appris à manier des appareils propulsés par fusion. »
— « Évidemment, on m’a entraîné pour la guerre, Louis. »
— « Dans l’éventualité d’une autre guerre Hommes-Kzinti ! »
— « Dois-je faire la preuve de mes talents de guerrier, Louis ? »
— « Vous en aurez l’occasion », interrompit le Marionnettiste. « Nos ingénieurs ont conçu ce vaisseau pour qu’il soit piloté par un Kzin. Voulez-vous examiner les commandes, Parleur ? »
— « Tout de suite. Il me faudrait aussi les caractéristiques de vol, les comptes rendus d’essais, et cetera. Le shunt hyper-spatial est-il d’un type standard ? »
— « Oui. Et il n’y a pas eu de vols d’essai. »
Typique, pensa Louis tandis qu’ils marchaient vers le sas. Ils s’étaient contentés de construire l’engin et de le laisser là, en les attendant. Ils ne pouvaient faire autrement. Aucun Marionnettiste n’aurait voulu le tester en vol.
Où était Teela ?
Il allait l’appeler quand elle réapparut sur la plaque réceptrice du pentacle. Elle était retournée s’amuser avec les disques marcheurs, complètement oublieuse du vaisseau. Elle les suivit à bord, se retournant encore pour regarder avec envie en direction de la ville marionnettiste, au-delà de l’eau noire.
Louis l’attendit à la porte intérieure du sas, prêt à l’admonester pour son insouciance. Il aurait pensé qu’après s’être perdue une fois elle aurait appris à se tenir tranquille !
La porte s’ouvrit. Teela était radieuse. « Oh ! Louis, je suis si contente d’être venue ! Cette ville… c’est tellement amusant ! » Elle lui empoigna les mains et les serra, rayonnant d’un enthousiasme qu’elle ne pouvait exprimer. Son sourire était un soleil.
Il dut renoncer. « C’était amusant », dit-il, et il l’embrassa très fort. Il se dirigea vers le poste de pilotage, son bras autour de la taille mince de Teela, suivant du pouce la courbe de sa hanche.
Maintenant, il en était sûr. Teela Brown n’avait jamais souffert, n’avait jamais appris la prudence, ne comprenait pas la peur. Sa première souffrance lui serait une horrible surprise. Elle pourrait en être détruite complètement.
Elle souffrirait à la vue du cadavre de Louis Wu.
Les dieux ne protègent pas les fous. Les fous sont protégés par d’autres fous plus compétents.
Une coque Taille 2 des Produits Généraux est large de six mètres et longue de quatre-vingt-dix, avec des extrémités effilées à l’avant et à l’arrière.
La plus grande partie du vaisseau se trouvait à l’extérieur de la coque, sur l’aile immense et fine. L’important système de subsistance comprenait trois cabines, un long carré étroit, le poste de pilotage, une rangée de placards, plus l’autocuisine, des autodocs, des récupérateurs, des batteries, etc. Le tableau de bord était installé selon les normes kzinti et les instructions écrites en kzinti également. Louis se dit qu’en cas d’urgence il pourrait sans doute piloter le vaisseau, mais il ne s’y risquerait qu’à la dernière extrémité. Les placards recelaient une inquiétante pléthore de matériel d’exploration. Il n’y avait rien que Louis eût pu désigner en disant : « Ceci est une arme. » Mais beaucoup de choses pouvaient en tenir lieu. Il y avait aussi quatre cycloplanes, quatre propulseurs individuels (ceinture sustentatrice plus réacteur catalytique), des testeurs d’air et de nourriture, des fioles de vitamines synthétiques, des trousses médicales, des senseurs et des filtres à air. Quelqu’un croyait dur comme tanj que ce vaisseau atterrirait quelque part.
Pourquoi pas, après tout ? Les gens de l’Anneau-Monde, à la fois puissants comme ils semblaient l’être, et limités par l’absence présumée d’hyperpropulsion, pourraient bien les inviter à atterrir. C’était peut-être ce qu’espéraient les Marionnettistes.
Il n’y avait rien là que Nessus n’aurait pu désigner en disant : « Ceci n’est pas une arme. Nous en aurons besoin pour telle ou telle raison. »
Il y avait trois races à bord ; quatre si on considérait les Humains mâle et femelle comme deux races différentes, ce qu’un Kzin ou un Marionnettiste pourrait fort bien faire. (À supposer que Nessus et l’Ultime soient du même sexe ? Peut-être la procréation requérait-elle deux mâles et une femelle non pensante.) Les habitants de l’Anneau-Monde pourraient constater du premier coup d’œil que plusieurs espèces d’êtres intelligents étaient capables de coexister en bons termes.
Pourtant, beaucoup de ces objets — les lampes laser, les tétaniseurs — pouvaient servir d’armes.
Ils décollèrent sur les servo-propulseurs, pour éviter d’endommager l’île. Une demi-heure plus tard, ils avaient échappé à la faible gravité des planètes marionnettistes. Louis réalisa alors que, à part Nessus et l’image de Chiron, ils n’avaient vu aucune Marionnettiste sur leur planète.
Lorsqu’ils furent en hyperpropulsion, Louis passa une heure et demie à examiner dans le détail le contenu des placards. Autant savoir à quoi s’en tenir ! Mais l’armement et le reste du matériel lui laissèrent une impression désagréable, un sombre pressentiment.
Trop d’armes, et aucune qui ne pût servir à quelque autre usage. Des lampes laser. Dés propulseurs à fusion… Au cours de la cérémonie qui marqua leur premier jour d’hyperpropulsion, Louis proposa de baptiser le vaisseau Foutu Menteur. Pour des raisons qui leur étaient personnelles, Teela et Parleur approuvèrent. Pour les siennes propres, Nessus ne fit pas d’objection.