Ils restèrent en hyperpropulsion pendant une semaine, couvrant un peu plus de deux années-lumière. Quand ils regagnèrent l’espace einsteinien, ils se trouvaient dans le système de l’étoile K9 ; et le sombre pressentiment n’avait pas quitté Louis Wu.
Quelqu’un croyait dur comme tanj qu’ils atterriraient sur l’Anneau-Monde.
8. L’ANNEAU-MONDE
Les plantes marionnettistes se déplaçaient vers le nord galactique à une vitesse proche de celle de la lumière. Dans l’hyperespace, Parleur avait contourné K9 par son sud galactique de sorte que le Menteur, en sortant du Point Aveugle, entrait droit dans le système de l’Anneau-Monde à une vitesse énorme.
L’étoile K9 était un point blanc flamboyant. En revenant d’autres étoiles, Louis avait parfois vu Sol sous cet aspect, depuis la lisière du système solaire. Mais K9 avait un halo, à peine visible. Louis se souviendrait de cela, sa première vue de l’Anneau-Monde. Celui-ci était visible à l’œil nu depuis les confins du système.
Basculant alors l’appareil, Parleur poussa les gros propulseurs à fusion à pleine puissance. Il fit pivoter les disques plats des servo-propulseurs hors du plan de l’aile, dirigeant leur axe vers la poupe du vaisseau afin d’ajouter leur poussée à celle des propulseurs principaux. Le Menteur entra à reculons dans le système, flamboyant comme deux soleils jumeaux, avec une décélération de près de deux cents gravités.
Teela l’ignorait, et Louis ne lui en dit rien. Il ne voulait pas l’inquiéter. Si le champ gravifique de la cabine s’était interrompu un seul instant, ils eussent été aplatis comme de simples moucherons.
Mais la gravité de la cabine se maintenait avec une discrète perfection. La pesanteur légère du monde marionnettiste n’était troublée que par le frémissement atténué et régulier des propulseurs à fusion. Car leur grondement, lui, se frayait tout de même un chemin à travers le conduit des connexions, la seule ouverture disponible, et se répandait partout à l’intérieur, quoique très assourdi, heureusement.
Même en hyperpropulsion, Parleur préférait voyager dans un vaisseau transparent. Il aimait avoir un grand angle de vision, et le Point Aveugle ne semblait pas affecter son esprit. À part les cabines privées, le vaisseau était toujours transparent et le spectacle qui en résultait demandait qu’on s’y habitue.
Dans le carré et le poste de pilotage, murs, plancher et plafond, qui n’étaient qu’une surface continue, étaient plus que transparents, ils étaient invisibles. Des blocs solides flottaient dans le vide apparent : Parleur sur la couchette de pilotage, la console en forme de fer à cheval du tableau de bord couvert de cadrans verts et orange qui l’entourait, les chambranles luminescents des portes, le groupe de sièges autour de la table du carré, les cabines opaques vers l’arrière ; et, bien sûr, l’aile triangulaire. Autour, il y avait les étoiles. L’univers semblait tout près… et immobile ; car l’étoile annelée se trouvait vers l’arrière, cachée derrière les cabines, et ils ne pouvaient pas la voir grandir.
Une odeur d’ozone et de Marionnettistes emplissait l’air.
Nessus, qui aurait dû se recroqueviller de terreur au grondement des deux cents gravités, semblait parfaitement à son aise, assis avec les autres autour de la table du carré.
« Ils n’ont pas d’hyper-ondes », disait-il. « La conception de leur système le garantit. L’hyper-onde est une généralisation des mathématiques de l’hyperpropulsion, et ils ne peuvent connaître l’hyperpropulsion. »
— « Mais ils auraient pu découvrir les hyper-ondes par accident. »
— « Non, Teela. Nous pouvons essayer la bande d’hyper-ondes, puisqu’il n’y a rien d’autre à faire pendant la décélération, mais… »
— « Tanj, attendre, encore attendre ! » Teela se leva brusquement et sortit du carré, en courant presque.
Louis répondit au regard interrogateur du Marionnettiste par un haussement d’épaules irrité.
Teela était d’une humeur massacrante. Le semaine d’hyperpropulsion l’avait ennuyée à mourir, et la perspective d’un autre jour et demi de décélération, d’inaction forcée, là rendait prête à grimper aux murs. Mais qu’attendait-elle de Louis ? Pouvait-il changer les lois de la physique ?
— « Nous ne pouvons qu’attendre », approuva Parleur. Il parlait depuis le poste de pilotage, et il n’avait peut-être pas perçu l’émotion dans les dernières paroles de Teela. « Il n’y a aucun signal sur les bandes d’hyper-ondes. Je peux vous garantir que les Ingénieurs de l’Anneau-Monde n’essaient pas de nous contacter par ce moyen. »
Ils avaient beaucoup parlé du problème des communications. Tant qu’ils n’auraient pas contacté les techniciens de l’Anneau-Monde, leurs intrusion dans ce système habité aurait un parfum de piraterie. Jusqu’à présent, rien n’indiquait que leur présence eût été détectée.
« Mes récepteurs sont branchés », ajouta Parleur. « S’ils tentent d’entrer en communication sur les fréquences électromagnétiques, nous le saurons. »
— « Pas s’ils essaient la méthode la plus sûre », rétorqua Louis.
— « C’est vrai. De nombreuses races ont utilisé la bande de l’hydrogène froid pour tenter d’entrer en contact avec d’autres êtres du cosmos. ?
— « Comme les Kdatlyno. Et ils vous ont bien trouvés. »
— « Oui, et nous les avons bien asservis ! »
La radio interstellaire est pleine du bruit des étoiles. Mais la bande de vingt et un centimètres, nettoyée par une infinité d’années-lumière d’hydrogène interstellaire froid, est parfaitement silencieuse. C’est la bande qu’aurait choisie n’importe quelle race pour entrer en communication avec des étrangers. Malheureusement, l’hydrogène chaud comme une novae qui s’échappait du Menteur la reniait inutilisable.
— « N’oubliez pas » rappela Nessus, « que notre orbite projetée de chute libre ne doit pas traverser l’Anneau-Monde lui-même. »
— « Vous l’avez répété cent fois, Nessus. J’ai bonne mémoire. »
— « Il ne faut pas que les habitants de l’Anneau puissent se croire menacés. J’espère que vous ne l’oubliez pas. »
— « Vous êtes bien un Marionnettiste. Vous ne faites confiance à personne ! » Grogna Parleur.
— « Du calme », intervint Louis d’un ton las. Il pouvait se passer de leurs chamailleries. Il alla dans sa cabine pour dormir.
Des heures s’écoulèrent. Le Menteur tombait vers l’Anneau en freinant, précédé de deux flèches brillantes et chaudes comme des novae.
Parleur ne décela aucun impact de lumière cohérente sur le vaisseau. Ou les gens de l’Anneau-Monde n’avait pas encore détecté le Menteur, ou ils n’avaient pas de lasers de communication.
Durant cette semaine dans l’hyperespace, Parleur avait passé quelques heures de détente avec les Humains. Louis et Teela s’étaient pris d’un certain goût pour la cabine du Kzin : la gravité un peu plus élevée, les hologrammes représentant des paysages de jungle jaune-orange et d’anciennes forteresses étrangères, les odeurs fortes et changeantes d’un monde différent. Leur propre cabine était décorée sans imagination, de photographies de villes et de mers cultivées à demi recouvertes d’algues à croissance contrôlée. Le Kzin aimait leur cabine plus qu’ils ne l’aimaient eux-mêmes.