— « Ils auraient dû prévoir cette éventualité. »
— « Moi, j’y ai pensé. Je peux éclairer l’Anneau-Monde. Puis-je utiliser les propulseurs à fusion ?
— « Faites. »
Parleur mit en marche les quatre propulseurs : les deux gros dirigés vers l’arrière, et les deux plus petits orientés vers l’avant. Sur ceux-ci, prévus pour le freinage ou comme armes éventuelles, il ouvrit le bec en grand. L’hydrogène, traversant le tube trop rapidement, émergeait à moitié brûlé. La température du tube de fusion s’abaissa jusqu’à ce que l’échappement, normalement plus chaud qu’une nova, fût aussi froid que la surface d’une naine jaune. La lumière s’élançait en deux flèches jumelles qui éclairaient la paroi extérieure de l’Anneau-Monde.
Celle-ci n’était pas unie. Elle s’élevait et s’abaissait, il y avait des creux et des bosses.
« Je pensais qu’elle était lisse », remarqua Teela.
— « Elle est sculptée », dit Louis. « Je vous parie que là où il y a une bosse, il y a une mer du côté éclairé ; où nous voyons un creux, il y a une montagne. »
Mais les formations étaient minuscules, difficiles à distinguer, jusqu’au moment où Parleur rapprocha le vaisseau. À huit cents kilomètres au-dessous de la paroi externe de la base, le Menteur s’éloignait de la lisière de l’Anneau-Monde. Ils dérivaient au-dessus de saillies et de dépressions irrégulières aux formes agréables…
Depuis de nombreux siècles, des vaisseaux d’excursion survolaient ainsi la surface de la Lune. Ici, l’effet obtenu était pratiquement le même : des pics et des gouffres sans air, les blancs et les noirs aux contours précis que découpaient sur le côté obscur de la Lune les phares puissants des vaisseaux d’excursion. Il y avait pourtant une différence. À n’importe quelle altitude au-dessus de la Lune, on pouvait toujours apercevoir l’horizon lunaire, sa courbe en dents de scie nettement profilée sur l’espace noir.
L’horizon de l’Anneau-Monde ne comportait ni dents ni courbes. C’était une ligne droite géométrique abstraite et incroyablement lointaine, presque invisible en noir sur noir. Comment Parleur pouvait-il le supporter ? se demandait Louis. Piloter le Menteur heure après heure sous le ventre de cette… construction.
Louis frissonna. Peu à peu, il prenait conscience de la taille, des proportions de l’Anneau-Monde. C’était désagréable, comme tout processus d’apprentissage.
Il détourna les Yeux de ce terrible horizon, revenant à la surface illuminée, au-dessous et (ou) au-dessus d’eux.
Nessus remarqua : « Toutes les mers semblent du même ordre de grandeur. »
— « J’ai vu quelques lacs », objecta Teela. « Et regardez, voici un fleuve. Cela ne peut être qu’un fleuve. Mais je n’ai vu aucun grand océan. »
Il y avait de nombreuses mers, jugea Louis — s’il ne se trompait pas, et si ces bosses aplaties correspondaient bien à des mers. Bien qu’elles fussent toutes de tailles différentes, elles semblaient également réparties, de sorte qu’aucune région n’était dépourvue d’eau. Et… « Plates. Toutes les mers ont le fond plat. »
— « Oui », acquiesça Nessus.
— « c’est un indice. Toutes les mers sont peu profondes, les gens de l’Anneau-Monde ne vivent pas dans les mers. Ils n’utilisent que la surface des océans. Comme nous. »
— « Mais toutes ces mers ont des formes biscornues », s’étonna Teela. « Et les rivages sont toujours déchiquetés. Vous voyez ce que cela signifie ? »
— « Des baies, des anses, autant qu’ils peuvent en utiliser. »
— « Bien qu’ils ne vivent pas dans la mer, ils n’ont pas peur de naviguer », ajouta Nessus. « Sans cela, ils n’auraient que faire des baies. Louis, ces gens doivent ressembler aux Humains. Les Kzinti ont horreur de l’eau et ceux de ma race ont peur de se noyer. »
On peut apprendre beaucoup de choses d’un monde en le regardant sous le ventre, pensa Louis. Il devrait un jour écrire une monographie sur le sujet…
— « Ce doit être fantastique de pouvoir sculpter son propre monde à volonté. »
— « Tu n’aimes pas ta planète, ma cocotte ? »
— « Tu sais bien ce que je veux dire. »
— « La puissance ? » Louis aimait les surprises ; le pouvoir le laissait indifférent. Ce n’était pas un créateur ; il ne fabriquait rien ; il préférait découvrir.
Il aperçut quelque chose, en avant. Un renflement plus prononcé… et un aileron saillant, noir dans la lumière des propulseurs, couvrant des centaines de milliers de kilomètres carrés.
Si les autres étaient des mers, celui-là était un océan, le roi de tous les océans. Ils le longèrent pendant un grand moment ; son fond n’était pas aplati. On aurait dit une carte topographique du fond de l’océan Pacifique. Des vallées et des crêtes, des hauts-fonds et des gouffres, et des pics assez hauts pour être des îles.
« Ils ont voulu conserver leur faune sous-marine », dit Teela. « Ils avaient besoin d’un océan profond. L’aileron doit conserver une certaine fraîcheur aux profondeurs ; un radiateur, en somme.
L’océan n’était pas assez profond, mais sûrement assez large pour engloutir la Terre.
— « Cela suffit », dit soudain le Kzin. « Allons voir la surface intérieure. »
— « Nous devons d’abord effectuer certaines mesures. L’Anneau est-il parfaitement circulaire ? Une déviation mineure suffirait pour que l’air s’échappe dans l’espace. »
— « Nous savons qu’il y a de l’air, Nessus. La distribution de l’eau sur la surface interne nous indiquera les déviations, s’il y en a. »
Nessus se rendit. « Très bien. Dès que nous atteindrons l’arête opposée. »
La paroi était parsemée de trous de météorites, quoique peu nombreux. Louis pensa avec amusement que les constructeurs avaient été négligents dans le nettoyage de leur système. Mais non, ceux-là avaient dû venir de l’extérieur, d’entre les étoiles. Un cratère conique apparut dans la lumière de la fusion, et Louis aperçut une lueur, dans le fond. Une matière brillante réfléchissait la lumière.
Il avait dû entrevoir le squelette de l’Anneau. Une substance assez dense pour arrêter quarante pour cent de neutrons, et sans doute très rigide. Au-dessus de la charpente de l’Anneau, de la terre, des mers et des villes, et encore au-dessus, de l’air. En dessous et à l’extérieur, une matière spongieuse, genre mousse plastique peut-être, pour absorber l’impact des météorites. La plupart de ceux-ci devaient se volatiliser dans l’épaisseur de la matière spongieuse, mais quelques-uns devaient traverser, laissant des trous coniques au fond brillant…
Très loin, sur la surface extérieure de l’Anneau-Monde, presque au-delà de la courbe infinie, Louis aperçut un entonnoir. Celui-là devait être gros, pensa-t-il. Assez gros pour être visible à la lueur des étoiles, et de si loin.
Il n’attira l’attention de personne sur l’entonnoir. Ses yeux et son esprit n’étaient pas encore habitués aux proportions de l’Anneau-Monde.
9. LES CARRES D’OMBRE
Le soleil K9, flamboyant, s’éleva derrière la lisière noire de l’Anneau. Son éclat était insupportable, mais Parleur activa un polariseur et Louis put observer le disque. Il s’aperçut qu’une ligne d’ombre en coupait un arc. Un carré d’ombre.
« Nous devons être prudents », dit Nessus. « Si nous égalons la vitesse de l’Anneau en survolant la surface interne, nous serons sûrement attaqués. »
Parleur répondit par un grondement agressif. Après tant d’heures passées devant son tableau de bord, le Kzin devait être fatigué. « Avec quelles armes nous attaqueraient-ils ? Vous avez pu constater que les Ingénieurs de l’Anneau-Monde n’ont même pas une station radio en état de marche. »