» Les Ingénieurs ont utilisé leur fil mystérieux pour joindre les rectangles en une chaîne continue. Puis, pour tendre les fils, ils ont imprimé à la chaîne une vitesse supérieure à la vitesse orbitale. Les fils sont tendus, et les rectangles maintenus à plat face à l’Anneau. »
L’image était saugrenue. Vingt carrés d’ombre dans une ronde autour du soleil, joints par des fils longs de dix millions de kilomètres… « Il nous faut ce fil », décida Louis. « Ce qu’on peut en faire est sans limites. »
— « Je n’avais aucun moyen d’en apporter à bord. Ni d’en couper un morceau, d’ailleurs. »
Le Marionnettiste intervint. « Notre trajectoire a pu être modifiée par la collision. Y a-t-il un moyen de déterminer si nous éviterons l’Anneau-Monde ? »
Tous ne surent que répondre.
« Il se peut que nous évitions l’Anneau, mais la collision a peut-être absorbé une trop grande partie de notre force d’impulsion. Nous pouvons tomber pour toujours dans une orbite elliptique », se lamenta Nessus. « Teela, votre chance nous a trahis. »
Elle haussa les épaules. « Je ne vous ai jamais dit que j’étais un porte-bonheur. »
— « C’est l’Ultime qui m’a trompé. S’il était ici maintenant, j’aurais pour mon arrogant fiancé des paroles sévères ! ?
Le dîner, ce soir-là, prit figure de cérémonie. L’équipage prit son dernier repas dans le carré. Teela Brown, au bout de la table, était d’une beauté agressive, dans un vêtement orange et noir flottant qui ne devait pas peser plus d’une once.
L’Anneau-Monde, derrière son épaule, grandissait doucement. De temps à autre, Teela se retournait pour l’observer. Les autres aussi, d’ailleurs. Mais si Louis devait deviner les sentiments des étrangers, il ne voyait en Teela que de l’enthousiasme. Elle le sentait, comme lui : ils n’éviteraient pas l’Anneau-Monde.
Cette nuit-là, il lui fit l’amour avec une férocité qui la surprit, puis l’émerveilla. « Voici donc ce que te fait la peur ! Il faudra que je m’en souvienne. »
Il ne parvint pas à sourire. « Je ne peux m’empêcher de penser que c’est peut-être la dernière fois. » Avec qui que ce soit…
— « Oh ! Louis ! Nous sommes dans une coque des Produits Généraux ! »
— « Suppose que le champ de stase ne soit pas activé ? La coque résisterait peut-être au choc, mais nous serions réduits en bouillie. »
— « Par le Manigant ! Cesse donc de t’inquiéter ! » Elle fit courir ses ongles le long de son dos, l’encerclant de ses bras. Il l’attira contre lui pour qu’elle ne puisse plus voir, son visage…
Quand elle fut endormie profondément, flottant comme un rêve charmant entre les plaques de couchage, Louis la laissa. Épuisé, assouvi, il s’installa dans un bain brûlant, une ampoule de bourbon froid posée sur le rebord.
Quelques plaisirs à savourer, une fois encore.
L’Anneau-Monde envahissait le ciel, bleu clair rayé de blanc, bleu marine uniforme. Ils ne purent distinguer d’abord que la couverture de nuages : orages, courants parallèles, moutonnements ; tout en réduction, mais grandissant. Puis les contours des mers… L’Anneau-Monde était à peu près composé de moitié d’eau…
Nessus était dans sa couchette, attaché, enroulé sur lui-même pour se protéger. Parleur, Teela et Louis Wu, attachés également, observaient.
« Vous feriez mieux de regarder », dit Louis au Marionnettiste. « La topographie pourrait nous être utile, par la suite. »
Nessus fit un effort, une tête plate de python émergea pour observer le paysage qui se rapprochait d’eux.
Des océans, des confluents de rivières pareils à des éclairs, une chaîne de montagnes.
Aucun signe de vie. Il faudrait être à moins de quinze cents kilomètres pour distinguer des signes de civilisation. L’Anneau-Monde défilait, escamotant les détails avant qu’on pût les reconnaître. C’était d’ailleurs sans importance, puisqu’ils finiraient toujours par percuter une région inconnue qu’ils n’auraient pas eu le temps d’apercevoir.
Estimation de la vitesse intrinsèque du vaisseau trois cents kilomètres/seconde. Assez pour les emporter hors du système, si l’Anneau-Monde ne s’était pas interposé.
Le sol s’approcha de tous côtés, défilant à 1 250 kilomètres/seconde. En biais, une mer en forme de salamandre monta vers eux, grossit, disparut. Le paysage s’illumina soudain d’une couleur violette !
Discontinuité.
10. LA CHARPENTE DE L’ANNEAU
Un instant de lumière blanc-violet, intense comme un flash photographique. Cent soixante kilomètres d’atmosphère, comprimés en une demi-seconde dans un cône de plasma chaud comme une étoile, gonflèrent le nez du Menteur. Louis cligna des yeux.
Louis cligna des yeux, et ils furent au sol.
Il entendit Teela se plaindre, frustrée : « Tanj ! Nous avons tout raté ! »
Et la réponse du Marionnettiste « Être témoin d’événements titanesques est toujours dangereux, généralement douloureux, et souvent fatal. »
Louis entendit tout cela, et n’y prêta pas attention. Il était pris d’un vertige horrible. Ses yeux essayaient de trouver un horizon…
La transition soudaine de la chute terrible au sol immobile eût suffi à l’étourdir, et la position du Menteur n’arrangeait rien. Il s’en fallait de trente-cinq degrés que celui-ci ne fût complètement retourné. La gravité de la cabine se maintenait parfaitement, de sorte que le paysage apparaissait comme le dessous d’un chapeau incliné.
Le ciel était celui de midi dans une zone terrestre tempérée. Le paysage était surprenant : lisse et brillant, translucide, avec au loin des sillons d’un brun rougeâtre. Il faudrait sortir pour mieux voir.
Louis défit son filet de sécurité et se leva.
Son équilibre était précaire ; car ses yeux et son oreille interne n’étaient pas d’accord quant à la verticale. Il procéda lentement. Doucement. Aucune hâte. Le danger était passé.
Il se retourna. Teela était dans le sas. Elle n’avait pas revêtu de tenue spatiale. La porte intérieure venait de se refermer.
Il hurla « Teela, espèce d’idiote congénitale, sors de là ! »
Trop tard. Elle ne pouvait pas l’avoir entendu à travers la porte hermétique. Louis se précipita vers les soutes.
Les testeurs d’air, sur l’aile du Menteur, avaient été volatilisés avec le reste des senseurs externes de l’astronef. Il devrait sortir avec une tenue spatiale et utiliser les senseurs portatifs pour savoir si l’air de l’Anneau-Monde était respirable sans danger.
À moins que Teela ne meure avant qu’il eût le temps de sortir. Auquel cas, il saurait.
La porte extérieure s’ouvrait.
La gravité interne disparut automatiquement dans le sas. Teela Brown tomba la tête la première, s’agrippa désespérément au montant de la porte qu’elle retint assez longtemps pour changer son angle de chute. Elle atterrit sur les fesses au lieu de la tête.
Louis entra dans sa tenue, fit glisser la fermeture de poitrine, enfila le casque et ferma les crampons. À l’extérieur, et au-dessus, Teela était debout, se frottant l’endroit qui avait amorti sa chute. Elle respirait toujours, que le Manigant soit loué pour sa longanimité !
Louis entra dans le sas. Inutile de vérifier sa réserve d’air. Il ne porterait sa combinaison pressurisée que le temps de savoir par les instruments si l’air extérieur était respirable.