Au cours de ces heures de travail, Louis se trouva un moment seul avec Teela, tandis que les étrangers étaient à l’extérieur. « On dirait que quelqu’un a empoisonné ta chose-orchidée favorite. On peut en parler ? »
Elle secoua la tête, évitant son regard. Il vit que ses lèvres étaient parfaites pour la moue. Elle était une de ces rares femmes que pleurer n’enlaidit pas.
« Alors, moi j’en parlerai. Quand tu es sortie du sas sans tenue adéquate, j’ai décidé de te donner une leçon. Quinze minutes plus tard, tu as essayé d’escalader une pente de lave en refroidissement sans autre chose aux pieds qu’une paire de sandales. »
— « Tu voulais que je me brûle les pieds ! »
— « Exactement. N’aie pas l’air si surpris. Nous avons besoin de toi. Nous ne voulons pas que tu te fasses tuer. Je veux que tu apprennes la prudence. Tu n’as jamais appris avant, il faut que tu apprennes maintenant. Tu te rappelleras tes pieds douloureux plus longtemps que mes conseils. »
— « Besoin de moi ! Il y a de quoi rire ! Tu sais pourquoi Nessus m’a amenée ici. Je suis un porte-chance qui ne porte rien du tout. »
— « J’admets que, de ce côté, c’est fichu. Comme porte-bonheur, tu es révoquée. Allons, souris. Nous avons besoin de toi. Pour me maintenir heureux, et que je ne viole pas Nessus. Nous avons besoin de toi pour faire toutes les corvées pendant que nous nous laisserons rôtir au soleil. Nous avons besoin de toi pour émettre des suggestions intelligentes. »
Elle força un sourire qui se transforma soudain en sanglots. Elle enfouit son visage dans l’épaule de Louis et se mit à pleurer à chaudes larmes, enfonçant ses ongles dans son dos.
Ce n’était pas la première fois qu’une femme pleurait sur l’épaule de Louis Wu ; mais Teela avait sans doute plus de raisons qu’aucune autre. Louis l’étreignit, faisant courir ses doigts le long des muscles de son dos dans un geste automatique de massage, et il attendit.
Elle parla, la bouche appuyée sur sa combinaison de vol.
« Comment pouvais-je savoir que le rocher me brûlerait ? »
— « Rappelle-toi les lois du Manigant. La perversité de l’univers tend vers un maximum. L’univers est hostile. »
— « Mais j’ai eu mal ! »
— « Le roc s’est retourné contre toi. Il t’a attaquée. Écoute », essaya-t-il de lui expliquer. « Il faut que tu penses d’une façon paranoïaque. Pense comme Nessus. »
— « Je ne peux pas. Je ne sais pas comment il pense. Je ne comprends pas du tout. » Elle releva son visage baigné de larmes. « Je ne te comprends pas. »
— « Ouais. » Il passa ses pouces en appuyant autour de ses omoplates, puis le long de son épine dorsale. « Écoute », dit-il. « Si je dis que l’univers est mon ennemi, penses-tu que je suis dingue ? »
Elle opina vigoureusement, d’un air irrité.
« L’univers est contre moi », insista-t-il. « L’univers me hait. L’univers n’a que faire d’un homme vieux de deux cents ans.
» Qu’est-ce qui modèle une espèce ? L’évolution, n’est-ce pas ? L’évolution donne à Parleur sa vision nocturne et son équilibre. L’évolution donne à Nessus son réflexe qui l’éloigne du danger. L’évolution interrompt la vie sexuelle d’un homme à cinquante ou soixante ans, puis elle l’abandonne.
» Parce que l’évolution n’a que faire d’un organisme une fois que celui-ci est trop vieux pour se reproduire. Tu me suis ? »
— « Bien sûr. Tu es trop vieux pour procréer », se moqua-t-elle amèrement.
— « Exactement. Il y a quelques siècles, des biologistes ont décomposé les gènes d’une certaine algue et on inventé l’épice survolteur. Le résultat est que j’ai deux cents ans et que je suis en bonne santé. Mais ce n’est pas parce que l’univers m’aime.
» L’univers me hait », martela-t-il. « Il a souvent essayé de me tuer. J’aimerais pouvoir te montrer les cicatrices. Mais j’essaierai. »
— « Parce que tu es trop vieux pour procréer. »
— « Par le Manigant, hystérique de femme ! C’est toi qui ne sais pas faire attention ! Nous sommes en territoire inconnu ; nous en ignorons les règles, et nous ne savons pas ce que nous pouvons rencontrer. La prochaine fois que tu essaieras de marcher sur de la lave brûlante, tu pourrais bien te retrouver avec pire que des pieds douloureux. Sois sur tes gardes. Tu comprends ? »
— « Non », dit Teela. « Non… »
Après qu’elle se fut lavé le visage, ils transportèrent le quatrième cycloplane dans le sas. Pendant une demi-heure, les étrangers les avaient laissés seuls. Peut-être avaient-ils décidé de se tenir à l’écart des discussions de problèmes strictement humains ? » Peut-être. Peut-être…
Une bande du matériau de charpente, aussi plate qu’un dessus de table, s’étendait à l’infini entre deux murs de lave noire. Au premier plan, un énorme tube cathodique gisait sur le côté. Sous le flanc incurvé du cylindre transparent, un fouillis d’appareils et quatre silhouettes qui paraissaient un peu perdues.
« Et l’eau ? » demandait Louis. « Je n’ai aperçu aucun lac. Devrons-nous transporter nos provisions d’eau ? »
— « Non. » Nessus ouvrit la partie arrière de son cycloplane pour leur montrer le réservoir et l’extracteur-refroidisseur qui condenserait la vapeur d’eau contenue dans l’air.
Les cycloplanes étaient des miracles de compacité. À l’exception des selles spécialement aménagées pour chacun d’entre eux, la conception était identique : deux sphères d’un mètre vingt, jointes par l’étranglement qui supportait la selle. La moitié de la section arrière était un coffre à bagages, et il y avait des accessoires pour attacher des équipements supplémentaires. Quatre pieds plats, étendus pour l’atterrissage, se repliaient en vol contre les deux sphères.
Le cycloplane du Marionnettiste avait une selle allongée, une sorte de couchette ventrale munie de trois orifices pour les jambes. Nessus reposerait sur le ventre, contrôlant le véhicule avec ses bouches.
Les cyclos prévus pour Louis et Teela avaient des sièges enveloppants rembourrés, avec des appuie-tête et des commandes de maintien assistées. Comme ceux de Nessus et de Parleur, les sièges étaient placés sur la partie étranglée reliant les deux sphères et comportaient des ouvertures pour les jambes. La selle de Parleur était beaucoup plus grande et plus large, et ne comportait pas d’appuie-tête. Il y avait des attaches pour des outils, des deux côtés de la selle. Ou pour des armes ?
« Nous devons emporter tout ce qui peut servir d’arme » dit Parleur, qui ne cessait de fouiner parmi les appareils éparpillés.
— « Nous n’avons apporté aucune arme », répondit Nessus. « Nous voulions venir en messagers de paix, nous n’avons donc pas d’armes. »
— « Et tout cela ? » Parleur avait déjà rassemblé une petite collection d’instruments légers.
— « Ce ne sont que des outils », dit Nessus. Il montra quelque chose. « Ceci est une lampe laser à faisceau variable. Elle permet de voir très loin la nuit, car on peut réduire à volonté le diamètre du faisceau en tournant cet anneau. Il faut prendre garde de ne pas faire de trous dans des objets ou des personnes proches, car on peut rendre le faisceau parfaitement parallèle et extrêmement intense.
» Ces tétaniseurs sont prévus pour vider nos querelles personnelles. Ils ont une charge de dix secondes. Il faut prendre garde à ce bouton de sûreté, car… »
— « Car ils ont en fait une charge d’une heure. C’est un modèle jinxien, n’est-ce pas ? »