Au moment où les cycloplanes s’élevèrent au-dessus des pentes de lave noire, Louis observa l’expression des autres.
Teela réagit la première. Ses yeux scrutèrent à mi-distance, puis s’élevèrent et découvrirent l’infini, là où ils étaient habitués à rencontrer des limites. Ils s’arrondirent en grand et le visage de Teela s’éclaira comme un soleil au milieu d’un orage. « Oh ! Louis ! »
— « Quelle montagne extraordinaire ! » dit Parleur.
Nessus ne dit rien. Ses têtes se balançaient et tournaient nerveusement.
L’obscurité progressait rapidement. Une ombre noire balaya soudain la montagne. En quelques secondes, celle-ci avait disparu. Le soleil n’était plus qu’une mince tranche dorée découpée par les ténèbres. Et quelque chose prenait forme dans le ciel crépusculaire.
Une voûte énorme, l’Arche de l’Anneau-Monde.
Ses contours s’éclaircirent rapidement. À mesure que le ciel et la terre s’obscurcissaient, la vision glorieuse du ciel de l’Anneau-Monde émergeait de la nuit.
L’Anneau-Monde se recourbait sur lui-même en bandes bleu clair à panaches de nuages blancs alternant avec des bandes plus étroites presque noires. À sa base, l’Arche était très large. Elle devenait rapidement plus étroite en s’élevant. Près du zénith, ce n’était plus qu’une ligne pointillée d’un blanc bleuté lumineux. Au zénith lui-même, l’Arche était coupée par l’anneau de carrés d’ombre.
Les cycloplanes s’élevèrent rapidement mais sans bruit. L’enveloppe sonique était un isolant efficace. Louis n’entendait même pas le bruit du vent relatif à l’extérieur. Il n’en fut que plus surpris quand sa bulle d’espace privé fut violée par un hurlement de musique orchestrale.
On aurait dit qu’un orgue à vapeur venait d’exploser.
La violence du son était douloureuse. Louis se plaqua les mains sur les oreilles. Étourdi, il ne réalisa pas immédiatement ce qui se passait. Puis il pressa un bouton et l’image de Nessus disparut comme un fantôme au petite matin. Le hurlement (une chorale d’église brûlée vive ?) diminua considérablement. Il persistait indirectement (une chaîne stéréo éventrée) par l’intermédiaire des micros de Teela et de Parleur.
« Pourquoi a-t-il fait cela ? » s’exclama Teela d’un air étonné.
— « Il est terrifié. Il lui faudra un moment pour s’y habituer. »
— « S’habituer à quoi ? »
— « Je prends le commandement », tonna Parleur. « L’herbivore est incapable de prendre des décisions. Je déclare que cette mission est de nature militaire, et je prends le commandement ! »
Louis considéra un instant l’unique solution : revendiquer lui-même le titre. Mais qui voudrait combattre un Kzin ? De toute façon, celui-ci ferait sans doute un meilleur chef.
Les cycloplanes étaient maintenant à près d’un kilomètre d’altitude. Le ciel et la terre étaient noirs ; mais sur la terre noire se détachaient des ombres plus noires encore, qui donnaient à la carte du relief, sinon des couleurs ; et le ciel était parsemé d’étoiles, et dominé par cette Arche écrasante.
Par un étrange rapprochement, Louis se mit à penser à la Divine Comédie de Dante. L’univers de Dante était une construction complexe, où les âmes des hommes et les anges apparaissaient comme des rouages bien précis de la vaste structure. On ne pouvait oublier un instant que l’Anneau-Monde était une construction, une chose fabriquée, car, de par-delà l’infini, l’anse s’élevait au-dessus d’eux, avec ses carrés bleus et noirs.
Il n’était pas étonnant que Nessus n’ait pu le supporter. Il était trop effrayé — et trop réaliste. Peut-être en voyait-il la beauté, peut-être ne la voyait-il pas. Mais il se rendait certainement compte qu’ils étaient abandonnés sur une structure artificielle dont la surface était plus grande que celle de tous les mondes réunis de l’ancien empire marionnettiste.
« Je crois que j’aperçois les parapets », dit Parleur.
Louis détacha les yeux de la voûte du ciel. Il regarda vers « bâbord » et vers « tribord », et son cœur fit un bond.
À gauche (ils faisaient face au sillon d’atterrissage du Menteur), le faîte du parapet était une ligne à peine visible, bleu-noir sur bleu-noir. Louis ne pouvait évaluer sa hauteur. On ne devinait même pas sa base. Seule l’arête supérieure apparaissait ; et quand il la fixa, elle disparut. Cette ligne se trouvait à peu près au niveau où l’horizon aurait dû être, de sorte qu’elle pouvait être aussi bien la base que le sommet de quelque chose.
À droite et tribord, l’autre parapet était pratiquement identique. Même hauteur, même aspect ; même tendance de la ligne à s’évanouir si on la fixait.
Apparemment, le Menteur s’était écrasé très près de la ligne médiane de l’Anneau. Les parapets semblaient équidistants… ce qui les mettait à près de huit cent mille kilomètres.
Louis s’éclaircit la voix. « Parleur, qu’en pensez-vous ? »
— « Il me semble que le parapet est légèrement plus haut à bâbord. »
— « D’accord. » Louis tourna à gauche. Les autres cyclos suivirent, toujours en circuit asservi.
Louis retrancha l’intercom pour jeter un coup d’œil à Nessus. Le Marionnettiste étreignait sa selle de ses trois jambes ; ses têtes étaient enfouies entre son corps et sa selle. Il volait à l’aveuglette.
« Parleur, en êtes-vous sûr ? » demanda Teela.
— « Naturellement », répondit le Kzin. « Le parapet de bâbord est visiblement plus haut. »
Louis sourit intérieurement. Il n’avait jamais suivi d’entraînement militaire, mais il savait quelque chose de la guerre. Il s’était une fois trouvé pris dans une révolution sur Wunderland, et avait combattu pendant trois mois comme guérillero avant de pouvoir regagner un vaisseau.
Une des qualités d’un bon officier, se rappela-t-il, était de savoir prendre des décisions rapides. Si elles se trouvaient être bonnes, ce n’en était que mieux…
Ils volaient vers bâbord, au-dessus des terres obscures. L’Anneau était plus clair que sous une lumière lunaire, mais celle-ci éclaire peu un paysage vu de haut. La ravine météorique creusée par le Menteur sur la surface de l’Anneau-Monde brillait derrière eux comme un fil d’argent. Elle s’évanouit bientôt dans l’ombre.
Les cyclovolants accéléraient régulièrement en silence. Un peu en dessous de la vitesse du son, un rugissement impétueux creva l’enveloppe sonique. Il atteignit son maximum à Mach 1, puis s’interrompit brutalement. L’enveloppe sonique prit une forme nouvelle, et ce fut de nouveau le silence.
Peu après, les cyclos atteignirent leur vitesse de croisière. Louis se détendit sur son siège. Il estima qu’il y passerait au moins un mois ; autant s’y habituer dès maintenant.
Il se mit à tester son cycloplane. (Il était le seul à piloter, mieux valait ne pas s’endormir.)
Les accessoires de repos étaient simples, confortables et faciles à utiliser. Il essaya de passer la main à travers l’enveloppe sonique. L’enveloppe était un champ de force, un réseau de vecteurs dynamiques destinés à dévier les courants d’air autour de l’espace occupé par le cycloplane. Il n’était pas supposé se comporter comme un mur de verre. Louis le ressentit comme un vent violent, un vent qui pressait droit vers lui, de toutes les directions. Il se trouvait à l’intérieur d’une bulle de vent en mouvement.
L’enveloppe sonique semblait offrir une certaine sécurité.
Il le vérifia en sortant de la fente d’un distributeur un mouchoir de papier qu’il laissa tomber. Le papier voleta sous le cyclo où il resta posé sur l’air, palpitant follement. Louis se dit que s’il tombait de son siège, ce qui était improbable, il resterait prisonnier de l’enveloppe sonique et parviendrait à regagner sa place.