Выбрать главу

Il devait avoir appris ce ton de commandement — strictement réservé à l’usage humain. Louis se dit que les fonctions d’un ambassadeur étaient décidément assez variées.

Teela n’avait apparemment rien remarqué.

Louis dit : « Alors ? »

— « C’étaient des Hommes », dit Nessus.

— « C’étaient bien des Hommes, hein ? Je me demandais si j’avais des hallucinations. Comment des Hommes ont-ils pu arriver ici ? »

Personne n’essaya de répondre.

12. POING-DE-DIEU

Ils avaient atterri dans une contrée sauvage entourée de collines basses. Avec le faux horizon caché par les collines et la lueur de l’Arche noyée par la lumière du jour, on aurait pu se croire dans un paysage d’une quelconque planète humaine. L’herbe n’était pas exactement de l’herbe, mais elle était verte et elle formait un tapis aux endroits où il aurait dû y avoir de l’herbe. Il y avait de la terre et des rochers, et des buissons au feuillage vert dont la silhouette même avait un air familier.

La végétation, comme Louis l’avait remarqué, ressemblait étrangement à celle de la Terre. Il y avait des buissons où on s’attendait à trouver des buissons, et des endroits dénudés où on s’attendait à trouver des endroits dénudés. Selon les instruments de bord des cyclos, les plantes étaient terrestres, jusqu’au niveau moléculaire. Comme Louis et Parleur étaient liés par un même ancêtre viral très lointain, les arbres de ce monde pouvaient les considérer tous deux comme des frères.

L’une de ces plantes aurait fait une parfaite clôture. On aurait dit du bois ; mais elle poussait à quarante-cinq degrés, se parait d’une couronne de feuilles, redescendait symétriquement pour enfoncer ses racines, s’élevait à nouveau à quarante-cinq degrés… Louis avait vu quelque chose d’analogue sur Gummidgy ; mais cet alignement de triangles était d’un vert brillant et d’un brun d’écorce, les couleurs de la vie terrestre. Louis l’appela la plante-coude.

Nessus allait et venait dans la petite forêt, ramassant des insectes et des plantes pour les étudier à l’aide du laboratoire compact de son cyclo. Il portait toujours sa tenue spatiale, un ballon transparent avec trois bottes et deux gants à bouches. Rien ne pouvait l’attaquer sans percer cette barrière : pas un prédateur, pas un insecte, pas un grain de pollen, pas une spore fongueuse ni un virus moléculaire.

Teela était toujours à cheval sur son cycloplane, les mains posées à plat sur les commandes, les coins de sa bouche légèrement relevés. Elle était inclinée contre l’accélération du cyclo, détendue mais alerte, les courbes de son corps réparties comme si elle avait posé pour une étude de dessin. Ses yeux bruns regardaient à travers Louis Wu et à travers la barrière de collines basses, vers l’infini de l’horizon abstrait de l’Anneau-Monde.

« Je ne comprends pas », dit Parleur. « Que se passe-t-il exactement ? » Elle ne dort pas ; pourtant elle est étrangement insensible.

— « L’hypnose des autoroutes », dit Louis Wu. « Elle en sortira d’elle-même. »

— « Alors, elle n’est pas en danger ? »

— « Pas maintenant. J’avais peur qu’elle ne tombe de son cyclo, ou qu’elle fasse une bêtise avec les commandes. À terre, elle est en sécurité. »

— « Mais pourquoi s’intéresse-t-elle si peu à nous ? » Louis essaya de lui expliquer.

Dans la ceinture d’astéroïdes de Sol, des hommes passent la moitié de leur vie à piloter des vaisseaux entre les rochers. Ils font le point d’après les étoiles. Pendant des heures d’affilée, un mineur de la Ceinture regarde les étoiles : les arcs brillants et rapides des vaisseaux monoplaces à fusion, les lumières cheminantes des astéroïdes proches, et les points fixes que sont les étoiles et les galaxies.

L’âme d’un homme peut errer parmi les étoiles blanches. Beaucoup plus tard, il peut s’apercevoir que son corps a agi pour lui, pilotant son vaisseau tandis que son esprit voyageait dans des domaines dont il ne se rappelle rien. Ils l’appellent le regard lointain. C’est dangereux. L’âme d’un homme ne revient pas toujours.

Sur l’immense plateau du Mont Lookitthat, un homme peut se pencher sur le rebord du vide et regarder vers le bas, à l’infini. La montagne n’est haute que de soixante kilomètres ; mais le regard humain, suivant le flanc strié du versant, découvre l’infini dans la brume épaisse qui en cache la base.

La brume du vide est blanche et uniforme. Elle s’étend sans variation depuis le pied de la montagne jusqu’à l’horizon de la planète. Le vide peut s’emparer de l’esprit d’un homme et le retenir, de sorte qu’il reste pétrifié et extasié, à la lisière de l’éternité, jusqu’au moment où quelqu’un l’en détache et l’entraîne. Ils l’appellent la transe du Plateau.

Ici, il y a l’horizon de l’Anneau-Monde.

« Mais c’est uniquement de l’autohypnose », dit Louis. Il regarda dans les yeux de la jeune fille. Elle remua nerveusement. « Je pourrais sans doute l’en sortir, mais pourquoi prendre des risques ? Laissons-la dormir. »

— « Je ne comprends pas l’hypnose », dit Parleur-aux-Animaux. « Je sais de quoi il s’agit, mais je ne la comprends pas. »

Louis hocha la tête. « Je n’en suis pas surpris. Les Kzinti ne feraient pas de bons sujets d’hypnose. Ni les Marionnettistes, d’ailleurs. » Nessus, qui avait abandonné sa moisson de vie étrangère, les avait tranquillement rejoints.

— « On peut étudier ce qu’on ne comprend pas », dit le Marionnettiste. « Nous savons que quelque chose, dans l’Homme, ne veut pas prendre de décisions. Une partie de lui-même désire que quelqu’un lui dise quoi faire. Un bon sujet hypnotique est une personne pleine de confiance et capable de se concentrer. L’acte par lequel il s’abandonne à l’hypnotiseur est le début de son hypnose. »

— « Mais qu’est-ce que l’hypnose ? »

— « Un état provoqué de monomanie. »

— « Mais pourquoi un sujet le provoquerait-il lui-même ? » Nessus n’avait apparemment pas de réponse.

Louis dit : « Parce qu’il a confiance dans l’hypnotiseur. » Parleur secoua sa grosse tête et se détourna.

— « Une telle confiance en quelqu’un est irrationnelle. Je confesse que je ne comprends pas l’hypnose », dit Nessus. « Et vous, Louis ? »

— « Pas tout à fait. »

— « Je suis soulagé », soupira le Marionnettiste ; et il se regarda un instant dans les yeux, deux pythons s’examinant mutuellement. « Je ne pourrais pas avoir confiance en quelqu’un qui comprendrait des absurdités. »

— « Qu’avez-vous découvert à propos des plantes de l’Anneau-Monde ? »

— « Elles sont très semblables aux formes de vie terrestres, comme je vous l’ai dit. Quoique certaines formes semblent plus spécialisées qu’on ne s’y attendrait. »

— « Vous voulez dire : plus évoluées ? »

— « Peut-être. Mais peut-être une forme spécialisée a-t-elle plus de place pour se développer, même dans son environnement limité, ici sur l’Anneau-Monde. Le point important est que les plantes et les insectes sont assez semblables aux formes terrestres pour nous attaquer. »

— « Et vice versa ? »

— « Oh ! Oui. Certaines espèces sont comestibles pour moi, d’autres conviendront à votre estomac. Il faudra que vous les examiniez une par une, pour les poisons, et pour le goût. Mais n’importe quelle plante peut être utilisée en toute sécurité par l’autocuisine de votre cyclo. »

— « Alors nous ne mourrons pas de faim. »

— « C’est un avantage qui compense à peine le danger. Si seulement nos ingénieurs avaient pensé à emmagasiner un appât à grains stellaires à bord du Menteur ! Nous n’aurions pas eu besoin de nous traîner comme des escargots sur nos cycloplanes. »