Louis se rendit compte qu’il avait raison. Les cycloplanes se déplaçaient plus vite qu’aucun des systèmes de transmission que pouvaient avoir les indigènes. À moins qu’ils n’aient des sémaphores…
Parleur poursuivit : « Il serait bon de savoir quelque chose des Humains à l’état sauvage. Louis ? Teela ? »
— « J’ai quelques connaissances d’anthropologie », dit Louis.
— « Bien, quand nous entrerons en contact, vous parlerez pour nous. Espérons que notre cerveau de bord saura traduire. Nous contacterons les premiers Humains que nous rencontrerons. »
Ils étaient à peine en l’air, sembla-t-il, lorsque la forêt fit place à un damier de champs cultivés. Quelques secondes plus tard, Teela repéra la ville.
Elle ressemblait à une quelconque ville terrestre des siècles passés. Un grand nombre de bâtiments de quelques étages seulement se pressaient les uns contre les autres en une masse continue. Quelques tours élancées dominaient la masse, reliées les unes aux autres par des rampes sinueuses pour véhicules à coussin d’air : ce qui n’était définitivement pas une caractéristique des villes terrestres. Celles-ci, à cette époque, s’étaient plutôt tournées vers les héliports.
« Nos recherches aboutiront peut-être ici », dit Parleur, plein d’espoir.
— « Je vous parie que tout est vide », répondit Louis.
Ce n’était qu’une supposition, mais elle était juste. Cela devint évident quand ils survolèrent la ville.
En son temps, celle-ci avait dû être d’une beauté impressionnante. Elle avait eu une caractéristique que lui aurait enviée n’importe quelle ville de l’Espace connu. Nombre de constructions n’avaient pas été posées sur le sol, mais avaient flotté dans l’espace, reliées au sol et à d’autres bâtiments par des rampes et des tours d’ascenseurs. Libérés de la pesanteur, libérés des restrictions horizontales, ces châteaux-de-rêve flottants avaient existé en toutes sortes de formes et de grandeurs.
Quatre cycloplanes survolaient maintenant les ruines. Chaque bâtiment flottant avait écrasé dans sa chute des constructions plus basses, de sorte que tout n’était que briques pulvérisées, verre, béton, acier déchiré, rampes tordues et tours d’ascenseurs débouchant sur le vide.
Louis s’interrogeait à propos des indigènes. Les ingénieurs humains ne construisaient pas de châteaux aériens ; ils étaient trop préoccupés de sécurité.
« Ils ont dû tomber tous à la fois », remarqua Nessus. « Je ne vois aucun signe de réparation. Une panne d’énergie, sans aucun doute. Parleur, les Kzinti construiraient-ils de façon aussi imprudente ? »
— « Nous n’aimons pas beaucoup l’altitude. Les Humains le pourraient, s’ils ne tenaient pas tant à leur vie. »
— « L’épice survolteur ! » s’exclama Louis. « Voilà la réponse, ils ne connaissaient pas l’épice survolteur. »
— « Oui, il se peut qu’en l’absence de toute possibilité — ou même de toute idée que cela fût possible — de prolonger la vie, ils aient été moins soucieux de sécurité. Ils auraient eu une moindre espérance de vie à protéger », spécula le Marionnettiste. « Cela paraît de mauvais augure, non ? S’ils attachent moins de prix à leur vie, ils attacheront moins de prix à la nôtre. ?
— « Vous envisagez toujours le pire. »
— « Nous le saurons toujours assez tôt. Parleur, vous voyez ce dernier bâtiment élevé, couleur crème, avec les fenêtres brisées… » Ils l’avaient survolé tandis que le Marionnettiste parlait. Louis, dont c’était le tour de piloter les cyclos, vira pour regarder de plus près.
« J’avais raison. Vous voyez, Parleur ? De la fumée. »
Le bâtiment était une tour de vingt étages artistiquement torsadée et sculptée, avec des rangées de fenêtres ovales. La plupart des fenêtres du rez-de-chaussée étaient masquées. Celles qui étaient ouvertes déversaient dans le vent une fine fumée grise.
Le pied de la tour disparaissait parmi des habitations d’un et deux étages. Une rangée de ces maisons avait été écrasée par un cylindre, sans doute tombé du ciel. Mais l’épave roulante s’était désintégrée en moellons de béton avant d’atteindre la tour isolée.
La ville s’arrêtait là. Au-delà, il n’y avait que des rectangles de culture. Avant même que les cycloplanes eussent atterri, des silhouettes humanoïdes accouraient des champs.
Des constructions qui avaient paru intactes d’en haut n’étaient que des ruines, vues au niveau des toits. Rien n’était intact. La panne d’énergie et les désastres qui s’ensuivirent avaient dû survenir des générations plus tôt. Puis le vandalisme, la pluie, les diverses corrosions causées par les formes de vie minuscules, l’oxydation des métaux, avaient achevé l’œuvre destructrice ; tout cela et quelque chose de plus. Ce quelque chose qui, dans le passé préhistorique de la Terre, avait laissé des villages enfouis sous des monticules que les archéologues fouillaient maintenant à qui mieux mieux.
Les citadins n’avaient pas restauré leur ville après la catastrophe. Ils n’étaient pas non plus partis. Ils avaient continué à vivre dans les ruines.
Et les détritus s’accumulaient autour d’eux.
Les détritus. Des boîtes vides. De la poussière apportée par le vent. Des déchets de nourriture, des os, des choses qui ressemblaient à des feuilles de carotte et des épis de maïs. Des outils brisés. Tout cela s’entassait, lorsque les gens étaient trop paresseux ou trop débordés pour emporter les ordures ailleurs. Elles s’accumulaient, s’amollissaient, se fondaient, et l’entassement se stabilisait sous son propre poids, pressé par les pieds lourds, jour après jour, génération après génération.
L’entrée d’origine de la tour était déjà enterrée. Le niveau du sol s’était élevé plus haut. Lorsque les cycloplanes se posèrent sur la « terre » battue, trois mètres au-dessus de ce qui avait été autrefois un parking de véhicules à coussin d’air, cinq indigènes humanoïdes sortirent à grands pas solennel par une fenêtre du premier étage.
La fenêtre à baie double était assez grande pour livrer passage à la procession. Trente ou quarante crânes à l’aspect humain en décoraient le rebord et le linteau. Louis ne put y découvrir aucun agencement particulier ou significatif.
Ils se dirigèrent tous les cinq vers les cyclos. Arrivés près d’eux, ils hésitèrent, ne sachant visiblement pas qui était le chef. Eux aussi paraissaient Humains, mais différents. Ils n’appartenaient à aucune race humaine connue.
Louis les surpassait tous de quinze bons centimètres. Leur peau, aux endroits où elle apparaissait, était très claire, presque livide par rapport au rose nordique de Teela ou au jaune-brun plus foncé de Louis. Ils avaient de longues jambes et des torses courts, et ils marchaient tous avec leurs bras croisés de la même façon. Leurs doigts étaient extraordinairement longs et effilés ; chacun d’entre eux eût été un chirurgien-né encore du temps où les Hommes pratiquaient la chirurgie.
Leur chevelure était encore plus extraordinaire que leurs mains. Les cinq dignitaires arboraient le même blond cendré. Leurs cheveux et leur barbe étaient peignés mais non coupés, et leur barbe ne laissait apparaître que leurs yeux.
Il va sans dire qu’ils avaient tous l’air identique.
« Sont-ils velus ! » chuchota Teela.
« Restez sur vos véhicules », ordonna Parleur à voix basse. « Attendez qu’ils parviennent jusqu’à nous avant de descendre. Je suppose que chacun porte son disque traducteur ? »
Louis le portait à l’intérieur de son poignet gauche. Les disques étaient reliés au cerveau de bord du Menteur. Ils devaient pouvoir couvrir cette distance, et le cerveau de bord du Menteur devait pouvoir traduire n’importe quelle langue nouvelle.