— « … ! » cria la foule, qui redevint aussitôt silencieuse.
— « Nous l’ignorions », dit Louis. « Nous nous excusons. »
— « Vous l’ignoriez ? Comment pourriez-vous l’ignorer ? N’avez-vous pas élevé l’Arche en signe d’Alliance avec l’Homme ? »
— « De quelle Arche s’agit-il ? »
Le visage velu de l’homme était caché, mais son étonnement était évident. « L’Arche sur le monde, ô Bâtisseur ! » Louis comprit soudain. Il se mit à rire.
L’homme velu le frappa maladroitement sur le nez.
Le coup fut léger, car l’homme velu était frêle et ses mains fragiles. Mais il lui fit mal.
Louis n’était pas habitué à la douleur. La plupart des gens de son siècle n’avaient jamais rien enduré de plus douloureux que de se cogner un doigt de pied. Les anesthésiques étaient trop répandus, l’aide médicale trop facile à obtenir. La souffrance d’un skieur qui se brisait la jambe ne durait que quelques secondes, moins d’une minute, et le souvenir en était même souvent supprimé comme un trauma intolérable. La connaissance des disciplines de combat, karaté, judo, jiu-jitsu, boxe, était illégale déjà bien avant la naissance de Louis Wu. Louis était un piètre guerrier. Il pouvait affronter la mort, mais pas la souffrance.
Le coup lui fit mal. Il hurla et laissa tomber sa lampe laser.
La foule convergeait. Deux cents hommes velus rendus furieux devinrent mille démons ; et les choses étaient loin d’être aussi drôles que la minute précédente.
Le porte-parole fin comme un roseau tenait Louis Wu enserré dans ses deux bras, le paralysant avec une force hystérique. Louis, aussi hystérique, se dégagea d’un mouvement forcené. Il était sur son cyclo, la main sur le levier ascensionnel, lorsque sa raison reprit le dessus.
Les autres cycles étaient asservis au sien. S’il décollait, les autres décolleraient aussi, avec ou sans leur passager.
Louis regarda autour de lui.
Teela était déjà en l’air, ayant eu l’esprit de couper son circuit asservi. D’en haut, elle observait le combat, les sourcils froncés d’anxiété. L’idée de leur venir en aide ne l’effleurait même pas.
Parleur combattait furieusement. Il avait déjà terrassé une demi-douzaine d’ennemis. Au moment où Louis le regardait, le Kzin abattit sa lampe laser et fracassa le crâne d’un homme.
Les hommes velus tournaient autour de lui en un cercle indécis.
Des mains aux longs doigts tentaient d’arracher Louis à son siège. Et elles y parvenaient, bien qu’il s’agrippât à sa selle avec les mains et les genoux. Un peu tard, il pensa à activer l’enveloppe sonique.
Les indigènes, rejetés brutalement en arrière, poussèrent des cris perçants.
Quelqu’un était encore sur son dos. Louis se dégagea et le fit tomber, coupa l’enveloppe sonique, puis la réactiva pour l’éjecter. Il parcourut des yeux l’ancien parking, à la recherche de Nessus.
Celui-ci essayait d’atteindre son cyclo. Les indigènes semblaient redouter sa forme étrange. Un seul lui bloquait la route ; mais celui-ci était armé d’une barre métallique arrachée à quelque vieille machine.
Au moment où Louis l’aperçut, l’homme brandissait la barre vers la tête du Marionnettiste.
Nessus rejeta la tête en arrière. Il pivota sur les jambes antérieures, tournant le dos au danger, mais également à son cycloplane.
Le Marionnettiste s’était condamné par son réflexe de fuite — à moins que Parleur ou Louis ne puissent le secourir à temps. Louis ouvrit la bouche pour crier tandis que le Marionnettiste achevait son mouvement.
Louis referma la bouche.
Le Marionnettiste se retourna vers son cyclo. Personne ne tenta de l’arrêter. Son sabot postérieur laissait des traces sanglantes sur le sol d’ordures tassées.
Le cercle des assaillants de Parleur restait hors de sa portée. Le Kzin cracha à leurs pieds — geste proprement humain et non kzinti — et se retourna pour enfourcher son cyclo. La lampe laser qu’il tenait de la main gauche était ensanglantée jusqu’à hauteur de son coude.
L’indigène qui avait tenté d’arrêter Nessus gisait à l’endroit où il était tombé. Une mare de sang s’était formée autour de lui.
Les autres étaient en l’air. Louis décolla après eux. De loin, il vit le geste de Parleur et il l’interpella : « Arrêtez ! Ce n’est pas nécessaire. »
Parleur avait empoigné le désintégrateur Négrier. Il cria : Est-il besoin de nécessité ? »
Mais il avait interrompu son geste. « Ne faites pas cela », implora Louis. « Ce serait du meurtre. Que peuvent-ils nous faire, maintenant ? Nous jeter des pierres ? »
— « Ils peuvent utiliser votre lampe laser contre nous. »
— « Non, ils ne chercheront pas à l’utiliser. Il y a un tabou. »
— « Ça, c’est ce qu’a dit le porte-parole. Vous le croyez ? »
— « Oui. »
Parleur rangea finalement son arme. (Louis poussa un soupir de soulagement ; il voyait déjà le Kzin rasant la ville.) Comment un tel tabou a-t-il pu se créer ? Une guerre d’armes énergétiques ? »
— « Ou un bandit armé du dernier modèle de canon laser de l’Anneau-Monde. Dommage qu’il n’y ait personne à qui demander. »
— « Votre nez saigne. »
Maintenant que Louis y pensait, son nez l’élançait douloureusement. Il asservit son cyclo à celui de Parleur et se livra à quelques soins médicaux. Au-dessous d’eux, une foule frustrée et avide de lynchage grouillait à la lisière de Zignamuclickclick.
13. APPÂTS A GRAINS STELLAIRES
« Ils auraient dû être agenouillés », se plaignait Louis. « C’est ce qui m’a trompé. Et la traduction ne cessait de dire bâtisseur, quand elle aurait dû dire dieu. »
— « Dieu ? »
— « Ils ont fait des dieux des Ingénieurs de l’Anneau-Monde. J’aurais dû remarquer le silence. Tanjit, personne d’autre que le prêtre n’émettait un son ! Ils agissaient tous comme s’ils avaient écouté quelque ancienne litanie. Sauf que je donnais continuellement les mauvaises réponses. »
— « Une religion. Comme c’est étrange ! Mais tu n’aurais pas dû rire. » L’image de Teela dans l’intercom avait un air sérieux. « Personne ne rit dans une église, pas même les touristes. »
Ils volaient sous une tranche décroissante de soleil au zénith. Les bandes bleues de l’Anneau-Monde commençaient à apparaître dans le ciel, de plus en plus brillantes.
— « Cela paraissait drôle sur le moment », expliqua Louis. « Et ça l’est encore. Ils ont oublié qu’ils vivent sur un anneau. Ils pensent que c’est une arche. »
Un bruit croissant perça l’enveloppe sonique. Il devint un instant pareil à un ouragan, puis cessa brusquement. Ils venaient de passer le mur du son.
Zignamuclickclick diminuait derrière eux. La ville n’aurait jamais sa revanche sur les démons. Elle ne les reverrait sans doute jamais.
— « On dirait une arche », insista Teela.
— « C’est vrai. Je n’aurais pas dû rire. Enfin, nous avons de la chance. Nous pouvons laisser nos erreurs derrière nous », conclut Louis. « Tout ce que nous avons à faire, dans un cas semblable, est de nous envoler. Rien ne peut nous rattraper. »
— « Il y a des erreurs que nous devons emporter avec nous », dit doucement Parleur-aux-Animaux.
— « Il est amusant que vous disiez cela. » Louis se gratta le nez, maintenant aussi insensible qu’un morceau de bois. Il serait guéri avant que l’effet de l’anesthésique n’eût disparu.
Il se décida. « Nessus ? »
— « Oui, Louis. »
— « J’ai réalisé quelque chose, là-bas. Vous prétendez que vous êtes fou parce que vous faites preuve de courage. C’est exact ?