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— « Quel tact vous avez, Louis ! La délicatesse de votre langage… »

— « Soyez sérieux. Vous et tous les autres Marionnettistes vous méprenez de la même façon. Vous partez du postulat selon lequel un Marionnettiste tourne instinctivement le dos au danger pour s’enfuir. Exact ? »

— « Oui, Louis. »

— « Eh bien, c’est faux ! Si un Marionnettiste tourne instinctivement le dos au danger, c’est pour pouvoir se servir de sa jambe postérieure. Ce sabot est une arme mortelle, Nessus ! »

D’un seul mouvement, le Marionnettiste avait pivoté sur ses jambes antérieures et rué avec sa jambe postérieure. Louis se rappelait comment ses têtes étaient tournées vers l’arrière, écartées au maximum pour trianguler l’objectif. Nessus avait projeté avec précision le cœur de l’homme à travers sa colonne vertébrale brisée.

— « Je ne pouvais pas m’enfuir », expliqua-t-il. « J’aurais abandonné mon véhicule. Cela eût été dangereux. »

— « Mais vous n’avez pas pris le temps d’y penser », insista Louis. « C’était instinctif. Vous tournez automatiquement le dos à l’ennemi. Vous vous retournez, et vous frappez. Un Marionnettiste sain d’esprit se retourne pour combattre, non pour fuir. Vous n’êtes pas fou. »

— « Vous vous trompez, Louis. La plupart des Marionnettistes fuient le danger. »

— « Mais… »

— « La majorité a toujours raison, Louis. »

Animal grégaire ! Louis renonça. Il leva les yeux vers la dernière parcelle de soleil qui disparaissait.

Il y a certaines erreurs que nous devons emporter avec nous…

Mais Parleur devait penser à autre chose en disant cela. À quoi pensait-il ?

Au zénith planait un anneau de rectangles noirs. Celui qui cachait le soleil était encadré d’un halo nacré. Au-dessus de tout cela, l’Anneau-Monde formait une arche paraboloïde qui se découpait sur le ciel semé d’étoiles.

On aurait dit une chose faite avec un jeu de construction par un enfant trop jeune pour savoir ce qu’il faisait.

Nessus pilotait lorsqu’ils avaient quitté Zignamuclickclick. Plus tard il avait transmis la direction à Parleur et ils avaient volé toute la nuit. Maintenant, au-dessus d’eux, une lisière plus brillante sur le carré d’ombre central annonçait l’aube proche.

Durant les heures précédentes, Louis avait trouvé un moyen de visualiser la taille de l’Anneau-Monde.

Il avait imaginé une projection de Mercator de la planète Terre — une carte murale scolaire, classique et rectangulaire — mais avec l’équateur dessiné grandeur nature. On aurait pu sculpter une telle carte en relief et, près de l’équateur, les proportions eussent été les mêmes que sur la planète réelle. Mais on aurait pu dessiner quarante cartes identiques, côte à côte, dans la largeur de l’Anneau-Monde.

La surface d’une telle carte serait supérieure à la surface de la Terre. Pourtant, on aurait pu l’inclure dans la topographie de l’Anneau-Monde, la quitter des yeux un instant, et ne jamais être capable de la retrouver.

On pouvait imaginer des comparaisons encore plus amusantes, grâce aux outils qui avaient servi à façonner l’Anneau-Monde. Ces océans salés symétriques, de chaque côté de l’Anneau, étaient plus grands qu’aucun monde de l’espace humain. Les continents, après tout, n’étaient que de grandes îles. On aurait pu étaler la carte de la Terre sur un tel océan, et encore disposer d’espace libre tout autour.

Je n’aurais pas dû rire. Il m’a fallu assez de temps pour me rendre compte de la taille de cette… construction. Pourquoi attendre des indigènes plus de perspicacité ?

Nessus s’en était rendu compte plus tôt. La première nuit où ils avaient vu l’Arche, le Marionnettiste avait hurlé et tenté de se cacher.

Oh ! Par le tanj !… C’était sans importance. Quand on pouvait s’éloigner de toutes ses erreurs à deux mille kilomètres à l’heure.

Parleur l’appela pour lui confier le pilotage. Louis dirigea la formation tandis que le Kzin dormait.

Et l’aube vint, à 1 250 kilomètres/seconde.

La ligne qui sépare le jour de la nuit s’appelle le terminateur. Sur Terre, on peut voir le terminateur depuis la Lune ou depuis une orbite quelconque ; mais on ne peut pas le voir depuis la Terre elle-même.

Les lignes droites qui séparaient la lumière de l’ombre sur l’Anneau-Monde étaient toutes des terminateurs.

Depuis l’orient, le terminateur déferlait vers la formation de cycloplanes. Il accourait, depuis le sol jusqu’au ciel, depuis l’infini à bâbord jusqu’à l’infini à tribord. Il venait comme le destin rendu visible, mur trop grand pour être contourné.

Il arrivait. Le halo, au-dessus d’eux, devint plus brillant puis se mit à flamboyer lorsque le carré d’ombre exposa la lisière du disque solaire. Louis contemplait la nuit à sa gauche, le jour à sa droite, l’ombre du terminateur s’éloignant sur une plaine infinie. Une aube étrange, mise en scène pour Louis Wu le touriste.

Très loin à tribord, au-delà du point où la terre disparaissait dans la brume, les contours nets d’un pic montagneux se matérialisèrent dans la lumière du jour nouveau.

« Poing-de-Dieu », dit Louis, goûtant le son majestueux dans sa bouche. Quel nom pour une montagne ! Mais surtout, quel nom pour la plus haute montagne du monde !

Louis Wu l’homme n’était pas à son aise. Si son corps ne commençait pas bientôt à s’adapter, ses articulations se pétrifieraient en une position assise et il ne pourrait plus bouger. De plus, ses briques de nourriture commençaient à avoir goût de… briques. Enfin, son nez était encore partiellement engourdi. Et il n’y avait toujours pas de distributeur de café !

Mais Louis Wu le touriste s’amusait royalement.

Le réflexe de fuite des Marionnettistes. Personne n’avait jamais soupçonné que ce pût être aussi un réflexe offensif. Personne, sauf Louis Wu.

L’appât à grains stellaires. Quelle chose poétique ! Un dispositif simple, inventé il y avait des milliers d’années, avait dit Nessus. Et aucun Marionnettiste n’avait jamais pensé à en parler, jusqu’à hier.

Mais les Marionnettistes étaient tellement dépourvus de poésie.

Savaient-ils pourquoi les vaisseaux outsiders suivaient les grains stellaires ? Le gardaient-ils secret ? Ou l’avaient-ils appris, puis oublié parce qu’inutile à leur pérennité ?

Nessus n’était pas sur le circuit intercom. Il dormait, probablement. Louis brancha le signal : le Marionnettiste le verrait à son réveil sur son tableau de bord et l’appellerait.

Savait-il ?

Les grains stellaires : des êtres sans esprit qui pullulaient au cœur de la galaxie. Leur métabolisme était celui du phénix solaire. Ils se nourrissaient de l’hydrogène ténu de l’espace interstellaire. Ils se propulsaient à l’aide d’une énorme voile photonique hautement réfléchissante, contrôlée comme un parachute. Le vol de ponte d’un grain stellaire l’emportait souvent de l’axe galactique jusqu’à la lisière de l’espace intergalactique, d’où il revenait sans son œuf. Une fois éclos, l’oisillon de grain stellaire devait retrouver son chemin en chevauchant le vent photonique vers le Noyau chaud et riche en hydrogène.

Où les grains stellaires allaient, les Outsiders allaient également.

Pourquoi les Outsiders suivaient-ils les grains stellaires ? Question bizarre, bien que poétique.

Peut-être pas si bizarre. À peu près au milieu de la première guerre Homme-Kzin, un grain stellaire avait zigué au lieu de zaguer. Le vaisseau outsider qui le suivait s’était approché de Procyon, et s’était arrêté assez longtemps pour vendre à Nous-Y-Voilà le shunt hyperspatial.