Louis fit descendre la formation vers des contreforts aux pentes douces. Son objectif était le goulot d’un torrent argenté ; celui-ci sortait de la montagne pour disparaître dans une forêt qui couvrait les contreforts d’une fourrure verte, apparemment infinie.
Teela appela. « Que fais-tu ? » demanda-t-elle d’une voix acerbe.
— « J’atterris. Je suis fatigué de voler. Mais ne coupe pas. Je voudrais faire amende honorable. »
Elle coupa l’intercom.
C’est le mieux que je pouvais espérer, se dit Louis Wu sans conviction. Mais elle écouterait plus facilement, maintenant qu’elle pouvait s’attendre à des excuses.
« L’idée m’est venue en vous entendant parler de jouer à Dieu », dit Louis. Malheureusement, seul Parleur l’écoutait. Teela était descendue de son cyclo et lui avait lancé un regard incendiaire avant de s’enfoncer dignement dans les bois.
Parleur secoua sa tête de peluche orange. Ses oreilles tressaillaient comme de petits éventails chinois tenus d’une main nerveuse.
« Nous sommes relativement en sécurité sur ce monde », lui dit Louis Wu, « tant que nous restons en l’air. Il est hors de doute que nous pouvons atteindre notre but. Nous pourrions probablement aller jusqu’au parapet sans jamais atterrir, s’il en était besoin ; ou nous pourrions atterrir seulement aux endroits où le matériau de charpente affleure. Aucune forme de vie prédatrice ne pourrait survivre sur cette matière.
» Mais nous ne pouvons apprendre grand-chose sans atterrir. Nous voulons sortir d’ici avec notre jouet encombrant, et pour cela il nous faudra l’aide des indigènes. Il semble toujours que quelqu’un doive remorquer le Menteur sur près de huit cent mille kilomètres. »
— « Venez-en au fait, Louis. J’ai besoin d’exercice. »
— « Quand nous atteindrons le parapet, il serait bon que nous en sachions sur les habitants de l’Anneau-Monde plus que nous n’en savons maintenant. »
— « Sans aucun doute. »
— « Pourquoi ne pas jouer à Dieu ? »
Parleur hésita. « Parlez-vous littéralement ? »
— « Oui. Nous personnifions d’une manière idéale les Ingénieurs de l’Anneau-Monde. Nous n’avons pas les pouvoirs qu’ils détenaient, mais ce que nous avons doit suffire à impressionner les indigènes. Vous pouvez être le dieu… »
— « Merci. »
— « … et Teela et moi les acolytes. Nessus ferait un parfait démon captif. »
Les griffes de Parleur jaillirent. Il dit : « Mais Nessus n’est pas avec nous, et ne le sera pas. »
— « C’est là le hic. Dans… »
— « Il n’en est pas question, Louis ! »
— « Dommage. Nous avons besoin de lui pour que ça marche. »
— « Alors, oubliez cette idée. »
Louis s’interrogeait encore à propos de ces griffes. Étaient-elles ou non sous contrôle volontaire ? De toute façon, elles étaient sorties. Si leur conversation avait eu lieu par l’intercom, Parleur aurait certainement coupé depuis longtemps.
C’est pourquoi Louis avait insisté pour qu’ils atterrissent.
— « Considérez la pure beauté intellectuelle de la chose. Vous feriez un dieu fantastique. D’un point de vue humain, vous êtes diablement impressionnant — mais peut-être devez-vous me croire sur parole, pour cela. »
— « Pourquoi aurions-nous besoin de Nessus ? »
— « À cause du tasp, pour la récompense et la punition. En tant que Dieu, vous pouvez déchiqueter en lambeaux celui qui doute, puis en manger les morceaux. Voilà pour la punition. Pour la récompense, vous utilisez le tasp du Marionnettiste. »
— « Ne pouvons-nous nous passer du tasp ? »
— « Mais c’est un moyen tellement merveilleux de récompenser celui qui a la foi ! Une explosion de plaisir pur, droit au cerveau. Aucun effet secondaire. Pas de suites désagréables. On dit que le tasp est meilleur que le sexe ! »
— « L’idée me déplaît moralement. Bien que les indigènes ne soient que des Humains, je n’aimerais pas les intoxiquer avec un tasp. Il serait plus généreux de les tuer », dit Parleur. « De toute façon, le tasp du Marionnettiste est destiné aux Kzinti, pas aux Humains. »
— « Je pense que vous vous trompez. »
— « Louis, nous savons que le tasp a été conçu pour agir sur la structure du cerveau kzinti. Je l’ai senti. En cela, vous avez raison : c’était une expérience religieuse, une expérience diabolique. »
— « Mais nous ignorons si le tasp ne fonctionne pas sur un cerveau humain. Je pense qu’il peut le faire. Ou bien il en porte deux, un pour chacun de nous. Je ne serais pas ici s’il n’avait pas un moyen de contrôler les Humains. »
— « Vous échafaudez. »
— « Appelons-le pour le lui demander. »
— « Non. »
— « Quel mal y a-t-il à le lui demander ? »
— « Ce serait absolument inutile. »
— « J’oubliais. Aucune curiosité », laissa tomber Louis. La curiosité primaire était faible chez la plupart des espèces pensantes.
— « Tentiez-vous d’exploiter ma curiosité ? Je vois. Vous vouliez me pousser à agir dans votre sens. Écoutez, Louis ; le Marionnettiste peut trouver son chemin jusqu’au parapet. Jusque-là, il voyagera seul. »
Et avant que Louis ne pût répondre, le Kzin pivota et bondit dans un bosquet de plantes-coudes. Cela mit fin à la conversation aussi sûrement que s’il avait coupé un intercom.
Le monde s’était écroulé sur Teela Brown. Elle sanglotait misérablement, s’abandonnant à une orgie d’apitoiement sur son propre sort.
Élie avait trouvé pour s’épancher un endroit merveilleux.
Le motif était vert sombre. La végétation, au-dessus d’elle, était luxuriante, trop épaisse pour laisser passer les rayons du soleil. Mais, près du sol, elle était plus clairsemée, rendant la marche facile. C’était un sombre paradis pour les amoureux de la nature.
Des murs verticaux du roc lisse, constamment arrosés par une cascade, entouraient une nappe d’eau profonde et claire. Teela était là. La chute de l’eau noyait presque ses sanglots, mais les murs rocheux en amplifiaient le son comme une cabine de douche. On aurait dit que la Nature pleurait avec elle.
Elle n’avait pas remarqué Louis Wu.
Échouée sur un monde étranger, Teela Brown elle-même ne serait pas allée loin sans sa trousse de survie. Celle-ci consistait en une petite fiole plate fixée à sa ceinture et comportant notamment un émetteur de position incorporé. Louis avait suivi le signal jusqu’aux vêtements de Teela, empilés sur une table naturelle de granit au bord de la pièce d’eau.
Éclairage vert sombre, mugissement de la cascade, et le bruit répercuté des sanglots. Teela se trouvait presque au-dessous de la chute d’eau. Elle devait être assise sur quelque chose, car ses bras et ses épaules étaient hors de l’eau. Sa tête était inclinée, et sa chevelure noire retombait en avant pour lui cacher le visage.
Inutile d’attendre qu’elle vienne vers lui. Louis retira ses vêtements et les empila près de ceux de Teela. L’air frais lui fit froncer les sourcils, mais il haussa les épaules et plongea.
Il comprit aussitôt son erreur.
Dans ses sabbatiques, Louis rencontrait rarement des mondes pareils à la Terre. Et ceux sur lesquels il atterrissait étaient en général aussi civilisés que la Terre elle-même. Louis n’était pas stupide. S’il s’était seulement interrogé sur la température de l’eau…
Mais il n’y avait pas pensé.
L’eau s’écoulait directement de la montagne couronnée de neige. Le froid faillit le faire crier, mais sa tête était déjà sous l’eau. Il eut la présence d’esprit de ne pas ouvrir la bouche.