Sa tête creva la surface. Il barbota, suffoquant de froid et du manque d’air.
Puis il commença à y prendre plaisir.
Il savait nager, bien qu’il eût appris dans des eaux plus chaudes que celles-ci ! Il resta à la surface, battant régulièrement des pieds, les remous de la cascade courant sur sa peau.
Teela l’avait vu. Elle attendait, assise au pied de la cascade. Il nagea jusqu’à elle.
Il aurait été obligé de lui crier dans les oreilles pour dire quoi que ce soit. Ni les excuses ni les mots d’amour n’auraient été indiqués dans ce cas. Mais il pouvait la toucher.
Elle ne broncha pas. Mais elle pencha la tête et ses cheveux la cachèrent à nouveau. Il ressentait presque télépathiquement l’intensité de son refus.
Louis respecta son isolement.
Il se remit à nager, étirant ses muscles crispés par dix-huit heures de position assise sur le siège du cycloplane. L’eau lui procurait une sensation merveilleuse. Mais après un moment, l’engourdissement dû au froid devint insupportable et il se dit qu’il courait à une pneumonie.
Il toucha le bras de Teela et fit un geste en direction de la rive. Cette fois, elle hocha la tête et le suivit.
Ils s’allongèrent près du plan d’eau, tremblants, serrés dans les bras l’un dans l’autre, les combinaisons à contrôle thermique ouvertes et étendues autour d’eux comme des couvertures. Peu à peu, leurs corps transis s’imprégnèrent de chaleur.
« Je suis désolé d’avoir ri », dit Louis.
Elle hocha la tête, acceptant son excuse, sans pardonner.
« C’était drôle, tu sais. Les Marionnettistes, les poltrons de l’univers, avoir le culot de diriger la reproduction des Humains et des Kzinti comme deux espèces de bétail ! Ils devaient savoir ce qu’ils risquaient. » Il savait qu’il parlait trop, mais il fallait qu’il explique, qu’il se justifie. « Et regarde ce qu’ils en ont fait ! Engendrer un Kzin raisonnable, ce n’était pas une mauvaise idée. J’ai quelques notions de ce que furent les guerres Homme-Kzin ; je sais que les Kzinti étaient bigrement féroces. Les ancêtres de Parleur auraient rasé Zignamuclickclick jusqu’à la charpente de l’Anneau. Parleur ne l’a pas fait. Mais diriger la reproduction des Humains pour la chance… »
— « Tu penses qu’ils ont fait une erreur, en me faisant ce que je suis ? »
— « Tanjit, penses-tu que j’essaie de t’insulter ? J’essaie de te dire que c’était une drôle d’idée. Que les Marionnettistes l’aient fait est encore plus drôle. Alors, j’ai ri. »
— « T’attends-tu à ce que j’éclate de rire à mon tour ? »
— « Ce serait aller trop loin. »
— « C’est bon. »
Elle ne lui en voulait pas d’avoir ri. Elle cherchait un réconfort, pas une vengeance. Et il y avait du réconfort dans la chaleur des combinaisons, du réconfort dans la chaleur de deux corps pressés l’un contre l’autre.
Louis se mit à caresser le dos de Teela. Elle commença à se décontracter.
— « J’aimerais pouvoir réunir à nouveau tous les membres de l’expédition », dit-il. Il la sentit se raidir. « Tu n’aimes pas cette perspective ? »
— « Non. »
— « Nessus ? »
— « Je le hais. Je le hais ! Il a fait procréer mes ancêtres comme… comme des bêtes ! » Elle se décontractait un peu plus à chaque minute. « Mais Parleur le réduirait en fumée s’il essayait de revenir. Donc, tout est bien. »
— « Suppose que j’arrive à convaincre Parleur de laisser Nessus nous rejoindre ? »
— « Comment le pourrais-tu ? »
— « Suppose que je puisse ?
— « Mais pourquoi ? »
— « Le Long Shot appartient toujours à Nessus. Le Long Shot est le seul moyen pour la race humaine d’atteindre les Nuages de Magellan sans avoir à voyager des siècles. Si nous quittons l’Anneau-Monde sans Nessus, nous perdons le Long Shot. »
— « Mais c’est dégoûtant, Louis ! »
— « Écoute. Tu disais que si les Marionnettistes n’avaient pas fait ce qu’ils ont fait aux Kzinti, nous serions tous les esclaves des Kzinti. C’est vrai. Mais si les Marionnettistes n’avaient pas modifié les Lois de Fertilité, tu ne serais même pas née ! »
Elle était devenue rigide contre lui. Son visage reflétait son esprit, et il était comme ses yeux : fermé avec application.
Il essaya encore. « Ce que les Marionnettistes ont fait, ils l’ont fait il y a longtemps. Ne peux-tu oublier et pardonner ? »
— « Non. » Elle roula sur elle-même, loin de lui, hors des combinaisons chauffantes, et plongea dans l’eau glacée. Louis hésita, puis la suivit. Un choc froid, humide… il fit surface… Teela était retournée à sa place, au pied de la cascade. Elle souriait d’un air d’invite. Comment pouvait-elle changer d’humeur si vite ?
Il nagea jusqu’à elle.
« C’est une charmante façon de dire à un homme de se taire. » Il riait. Elle ne pouvait pas l’avoir entendu. Il ne pouvait même pas s’entendre lui-même, avec l’eau qui tambourinait tout autour d’eux. Mais Teela répondit à son rire, aussi silencieusement, et se pencha vers lui.
« Mes arguments étaient stupides, de toute façon ! » cria-t-il. L’eau était froide, froide. Teela était la seule chaleur. Ils s’enlacèrent, agenouillés sur des rochers sous-marins rugueux.
Le plaisir était un délicieux mélange de chaleur et de froid. Faire l’amour était un réconfort. Cela ne résolvait aucun problème mais on peut fuir les problèmes.
Ils revinrent aux cyclos, un peu frissonnants à l’intérieur de leurs cocons chauffés. Louis ne parlait pas. Il venait de découvrir un autre aspect de Teela Brown.
Elle n’avait jamais appris à rejeter. Elle ne pouvait pas dire non et s’y tenir. Elle ne savait pas faire des reproches d’une intensité calculée, humoristiques, amusés, piquants, ou vicieusement méchants, comme les autres femmes savent le faire. Teela n’avait pas été blessée socialement, pas assez souvent pour apprendre ce genre de choses.
Louis pourrait la rabrouer jusqu’à la fin des temps, elle ne saurait jamais comment l’arrêter. Mais elle pourrait l’en haïr. Il resta donc silencieux, pour cette raison et pour une autre.
Il ne voulait pas la faire souffrir.
Ils marchaient en silence, se tenant par la main et jouant amoureusement avec leurs doigts.
« D’accord », dit-elle soudain. « Si tu arrives à persuader Parleur, vous pouvez faire revenir Nessus. »
— « Merci », dit Louis. Sa surprise était évidente.
— « C’est seulement pour le Long Shot » dit-elle. « D’ailleurs, tu n’y arriveras pas. »
Ils eurent le temps de prendre un repas et de se livrer à quelques exercices physiques classiques comme flexions et poussées, et à d’autres qui l’étaient moins, comme grimper aux arbres, par exemple.
Puis Parleur revint. Sa bouche n’était pas ensanglantée, cette fois. De l’autocuisine de son cyclo, il tira non pas une pilule antiallergique mais une tranche de foie humide et chaude en forme de brique. Le fier chasseur est de retour, pensa Louis, gardant avec application ses lèvres closes.
Quand ils avaient atterri, le ciel était couvert. Il l’était toujours, d’un gris plombé uniforme, lorsqu’ils décollèrent. Et Louis reprit son plaidoyer par l’intercom.
Mais c’était il y a si longtemps !
— « Un point d’honneur n’est pas affecté par le temps, Louis, quoi que bien sûr vous n’en puissiez rien savoir. En outre, nous portons en nous les conséquences de l’acte. Pourquoi Nessus a-t-il choisi un Kzin pour voyager avec lui ? »