Pourtant, pourquoi pas ? Les Ingénieurs auraient pu razzier une douzaine ou une centaine de systèmes stellaires, pour peupler leur monde artificiel. Par hypothèse, ils avaient eu des propulseurs à fusion-écope. Par nécessité, toute chose vivante sur l’Anneau-Monde avait dû être importée de quelque autre lieu. Tournesols. Bandersnatchi. Quoi d’autre ?
Autant n’y plus penser. Aller droit vers le parapet ; ne pas essayer d’explorer. Ils avaient déjà franchi l’équivalent d’une demi-douzaine de fois le tour de la Terre. Par la loi du Manigant, il y avait tant de choses à découvrir !
Vie étrange. (Inoffensive, jusqu’à présent.)
Tournesols. (Parleur en feu, dans un flamboiement de lumière, hurlant dans l’intercom.)
Villes flottantes. (Qui s’étaient écroulées, semant le désastre.)
Bandersnatchi. (Intelligents et dangereux. Ils seraient identiques ici. Les bandersnatchi ne pouvaient muter.)
Et la mort ? La mort était toujours la même, n’importe où.
Ils firent encore une fois le tour du château, cherchant des ouvertures. Il y avait de nombreuses fenêtres de toutes formes : rectangles, octogones, dômes, vitres épaisses dans le plancher ; mais toutes étaient fermées. Ils trouvèrent un appontement pour les véhicules volants, avec une grande porte construite comme un pont-levis, qui servait de rampe d’atterrissage ; mais, comme un pont-levis, la porte était relevée et fermée. Ils trouvèrent aussi soixante mètres d’un escalator en spirale qui pendait comme un ressort de sommier à la pointe inférieure du château, débouchant sur le vide. Quelque force en avait arraché le reste, laissant des poutres cisaillées et des marches brisées. Son sommet aboutissait à une porte verrouillée.
« Au Manigant tout cela ! Je vais enfoncer une fenêtre », dit Teela.
— « Attends ! » ordonna Louis. Il savait qu’elle le ferait. « Parleur, prenez le désintégrateur. Faites-nous entrer. »
Dans la lumière qui se déversait par la grande fenêtre panoramique, Parleur décrocha l’outil de forage Négrier.
Louis connaissait le désintégrateur. Les objets placés dans son faisceau à largeur variable acquéraient soudain une charge positive assez puissante pour les faire se désagréger. Les Marionnettistes y avaient ajouté un second faisceau parallèle qui supprimait la charge positive du proton. Il ne l’avait pas utilisé pour creuser dans le champ de tournesols et il savait qu’ici non plus ce ne serait pas nécessaire.
Mais il se doutait que Parleur s’en servirait, de toute façon.
Sur la grande fenêtre octogonale, deux points écartés de quelques centimètres acquirent des charges opposées, avec entre elles une grande différence de potentiel.
L’éclair fut aveuglant. De douleur, Louis ferma ses yeux larmoyants. L’éclatement de tonnerre fut simultané et assourdissant, même à travers l’enveloppe sonique. Dans le calme insolite qui suivit, Louis sentit des particules graveleuses se déposer en couche épaisse sur son cou, ses épaules et le dos de ses mains. Il garda les yeux fermés.
« Il a fallu que vous l’essayiez », dit-il.
— « Il fonctionne très bien. Il nous sera utile. »
— « Bon anniversaire. Ne tire pas sur Papa, car Papa serait très fâché. »
— « Ne soyez pas sarcastique, Louis. »
Ses yeux avaient récupéré. Louis s’aperçut qu’il était couvert de millions de minuscules éclats de verre. Du verre volant ! L’enveloppe sonique avait dû arrêter les particules, puis les avait laissées se déposer doucement sur toutes les surfaces horizontales.
Teela volait déjà à l’intérieur de la cavité grande comme une salle de bal.
Louis s’éveilla doucement ; il se sentait merveilleusement bien. Il était étendu sur une surface molle et douce, son bras, maintenant engourdi, coincé sous lui.
Il roula sur lui-même et ouvrit les yeux.
Il était dans un lit, les yeux fixés sur un plafond blanc. Un obstacle sous ses côtes se trouva être le pied de Teela.
C’est cela. Ils avaient trouvé le lit, la nuit passée, un lit grand comme un terrain de golf miniature, au milieu d’une chambre immense, dans ce qui eût été le sous-sol d’un château plus classique.
À ce moment, ils avaient déjà découvert des merveilles.
Le château était vraiment un château, et pas seulement un hôtel chic. Une salle de banquet avec une fenêtre panoramique haute de quinze mètres était déjà assez surprenante en soi. Mais les tables faisaient cercle autour d’une table centrale en forme d’anneau, montée sur une estrade. L’anneau entourait un fauteuil enveloppant à haut dossier, de la taille d’un trône. Teela, en fouinant, avait trouvé le système qui permettait au fauteuil de s’élever à mi-hauteur de la pièce, de même qu’un haut-parleur qui amplifiait la voix de l’occupant en un tonnerre de commandement. Le fauteuil pivotait et, lorsqu’il tournait, la sculpture qui le surplombait suivait le mouvement.
Cette sculpture, faite de fil étiré, était très légère, pleine de vide. Elle avait paru abstraite jusqu’au moment où Teela la fit tourner. Alors — c’était de toute évidence un portrait.
La tête d’un homme entièrement dépourvu de cheveux.
Était-il un indigène, dans une société dont les membres se rasaient le visage et le crâne ? Ou était-il d’une autre race, loin de l’autre côté de l’Anneau ? Ils n’en sauraient peut-être jamais rien. Mais le visage était définitivement humain : agréable, anguleux, le visage d’un homme habitué à commander.
Louis regarda vers le plafond et grava ce visage dans sa mémoire. L’habitude du commandement avait creusé des lignes autour des yeux et de la bouche, et l’artiste était parvenu à inclure ces lignes dans la structure de fil.
Ce château avait été le siège d’un gouvernement. Tout l’indiquait : le trône, la salle de banquet, les fenêtres uniques dans leurs genres, le château flottant lui-même, avec sa source d’énergie indépendante. Mais l’argument définitif était ce visage.
Ils avaient ensuite erré à travers le château. Ils avaient trouvé partout des escaliers aux contours harmonieux, décorés à profusion. Mais ils étaient immobiles. Il n’y avait pas d’escalators, pas d’ascenseurs, pas de trottoirs mécaniques. Peut-être les escaliers eux-mêmes avaient-ils été mobiles, dans le temps.
Leur promenade les avait donc conduits vers le bas, car il était plus facile de descendre que de monter. Au bas du château, ils avaient trouvé la chambre.
Depuis des jours, ils avaient dormi sur les sièges des cycloplanes et fait l’amour au hasard des escales ; pour Teela et Louis Wu, le lit avait eu un attrait irrésistible. Ils avaient laissé Parleur poursuivre seul ses investigations.
Qui savait maintenant ce qu’il avait découvert ?
Louis se redressa sur un coude. Sa main morte reprenait vie. Il prit garde de ne pas la secouer. Ça n’arrive jamais avec les plaques de couchage, mais par le tanj… au moins c’est un lit…
Par un mur de verre, la chambre regardait sur la piscine asséchée. Encadré de murs et d’un plancher de verre, le squelette blanchi d’un Frumieux Bandersnatch lui retournait son regard de ses yeux vides, enchâssés dans un crâne en forme de cuiller.
Le mur opposé, également transparent, surplombait la ville de trois cents mètres.
Louis roula trois fois sur lui-même et se laissa tomber au bord du lit. Le sol était mou, recouvert d’un tapis de fourrure dont la texture et la couleur ressemblaient d’une façon troublante à la barbe des indigènes. Il alla jusqu’à la fenêtre et regarda au-dehors.
(Quelque chose troublait sa vision, comme un léger frémissement sur un écran tri-D. Bien qu’il ne l’eût pas consciemment remarqué, il en était incommodé.)