Sous le ciel blanc uniforme, la ville offrait tous les tons de gris. La plupart des constructions étaient élevées, mais quelques bâtiments surplombaient le reste, certains dépassant le bas du château flottant. Il y avait eu d’autres constructions flottantes, Louis en aperçut les cicatrices, de larges fossés balafrant la ville aux endroits où des milliers de tonnes de maçonnerie s’étaient écrasées.
Mais ce château-de-rêve particulier avait sa propre source d’énergie. Et une chambre assez grande pour abriter une orgie d’envergure respectable ; avec une énorme paroi-fenêtre d’où un sultan aurait pu contempler son domaine, et observer à loisir ses sujets comme les fourmis qu’ils étaient.
Cet endroit a dû être générateur d’hubris.
Quelque chose attira son attention. Un papillonnement à l’extérieur de la fenêtre.
C’était un fil qui tombait doucement du ciel. Un fil banal. Un morceau s’était accroché à une corniche et il en apercevait les deux brins pendant au-dessus de la ville. Le fil avait dû descendre tout le temps qu’il était devant la fenêtre, interférant avec sa vision.
En ignorant l’origine, Louis l’accepta pour ce qu’il était. Quelque chose de beau. Allongé nu sur la fourrure qui recouvrait toute la pièce, il regardait le fil voleter devant la fenêtre. Sans doute pour la première fois depuis qu’un laser à rayons X avait frappé le Menteur, il se sentait reposé et en sécurité.
Le fil descendait sans arrêt ; boucle après boucle, la courbe noire sortait du ciel gris-blanc. Sa finesse était telle qu’il devenait parfois invisible. Comment en évaluer la longueur ? Comment compter les flocons de neige dans un blizzard ?
Soudain, Louis le reconnut.
« Salut ! » dit-il. Mais il était secoué.
Le fil des carrés d’ombre. Il les avait suivis jusqu’ici.
Louis grimpa cinq étages pour chercher son petit déjeuner.
Il n’espérait évidemment pas trouver la cuisine en état de fonctionner. Mais c’est elle qu’il trouva alors qu’il cherchait la salle de banquet.
Ses idées se confirmèrent. Il faut des serviteurs pour faire un autocrate ; et il y avait eu des serviteurs, ici. La cuisine était énorme. Elle avait dû requérir une armée de chefs, pourvus de leurs propres serviteurs pour porter les plats à la salle de banquet, rapporter la vaisselle sale, nettoyer, transmettre les ordres…
Des corbeilles, qui avaient contenu des fruits et des légumes, ne recelaient plus que de la poussière, des noyaux, des peaux desséchées et de la moisissure. Une chambre froide qui avait renfermé des carcasses suspendues était maintenant vide et chaude. Un réfrigérateur fonctionnait encore. Certains aliments, dans ce réfrigérateur, étaient peut-être encore comestibles, mais Louis ne s’y serait pas risqué.
Il n’y avait aucune boite de conserve.
Les robinets d’eau étaient taris.
À l’exception du réfrigérateur, il n’y avait aucune machine plus complexe qu’une charnière de porte. Les fourneaux ne comportaient ni thermostats ni minuteurs. Il n’y avait rien qui ressemblât à un toasteur. Des fragments de plantes desséchées pendaient à des fils, au-dessus des fourneaux. Des épices fraîches ? Pas même de pots à épices ?
Louis regarda une dernière fois autour de lui avant de sortir. La vérité avait failli lui échapper.
À l’origine, la pièce n’était pas une cuisine.
Quoi, alors ? Une réserve ? Plutôt une salle de tri-D. L’un des murs était très uni, couvert d’une couche de peinture qui paraissait plus récente que le reste, et des traces sur le sol indiquaient qu’on avait peut-être retiré des fauteuils et des divans.
Bon. La pièce avait donc été une salle de spectacle. Puis, sans doute, le poste mural avait cessé de fonctionner et personne ne savait comment le réparer… Plus tard, l’autocuisine avait dû suivre le même chemin.
La grande salle de tri-D avait donc été transformée en cuisine de fortune. De telles cuisines avaient dû être chose courante, à cette époque, si personne ne savait plus comment réparer les autocuisines. Des aliments bruts avaient dû être montés par camions volants.
Et lorsque les camions volants étaient tombés en panne, l’un après l’autre ? …
Louis sortit.
Il finit par trouver la salle de banquet, et la seule source sûre de nourriture dans le château. Une brique extraite de l’autocuisine de son cyclo lui fournit son petit déjeuner.
Il finissait lorsque Parleur entra.
Le Kzin devait être affamé. Il alla droit à son cyclo et composa trois briques humides d’un rouge sombre, qu’il avala en neuf bouchées. Ce n’est qu’ensuite qu’il se tourna vers Louis.
Il avait perdu son blanc spectral. Durant la nuit, la mousse avait achevé de le guérir et s’était détachée. Sa peau avait un aspect sain, rose et luisant, si le rose était une couleur saine pour la peau kzinti, avec quelques sillons gris de tissu cicatriciel et un réseau abondant de veines violettes.
« Venez avec moi », ordonna-t-il. « J’ai découvert la salle des cartes. »
16. LA SALLE DES CARTES
La salle des cartes se trouvait au plus haut du château, ainsi qu’il convenait à son importance. La montée avait essoufflé Louis. Il avait eu du mal à suivre le Kzin, qui ne courait pas, mais marchait plus vite qu’aucun Homme ne pourrait le faire.
Lorsque Louis atteignit le palier, Parleur poussait une double porte en face de lui.
Par l’ouverture, Louis aperçut une bande horizontale d’un noir de jais, large de vingt centimètres et située à un mètre du sol. Il regarda au-delà, à la recherche d’une bande similaire bleu pâle alternée de carrés bleu nuit, et il la vit.
Dans le mille.
Louis s’arrêta sur le seuil, enregistrant les détails. L’Anneau-Monde miniature occupait presque toute la pièce circulaire, d’un diamètre de près de quarante mètres. Au centre de la carte circulaire se trouvait un écran rectangulaire lourdement enchâssé, dirigé du côté opposé mais conçu pour pivoter.
Haut sur les murs se trouvaient dix globes tournants. Leur taille variait et ils tournaient à des régimes différents ; mais chacun était du bleu riche empanaché de blanc caractéristique des mondes terrestres. Une carte en section conique accompagnait chaque globe.
« J’ai passé la nuit à travailler », dit Parleur. Il se tenait derrière l’écran. « J’ai beaucoup de choses à vous montrer. Venez. »
Louis faillit se baisser pour passer sous l’anneau. Une pensée l’arrêta. L’homme au profil d’aigle qui dominait la salle de banquet ne se serait jamais courbé de cette façon, même pour entrer dans ce saint des saints. Louis marcha vers l’anneau, à travers l’anneau, et s’aperçut que c’était une projection holographique.
Il prit position derrière le Kzin.
Des tableaux de commandes entouraient l’écran. Tous les boutons, gros et massifs, étaient faits d’argent ; et chacun, sculpté, représentait une tête d’animal. Les panneaux étaient soulignés d’arabesques et de courbes. Enjolivé. Décadent ?
L’écran était allumé, mais sans grossissement. L’image était celle qu’on aurait eue depuis le voisinage des carrés d’ombre. Louis eut une impression de déjà vu.
« J’avais réussi à la mettre au point », dit le Kzin. « Si j’arrive à me rappeler… » Il toucha un bouton et l’image s’agrandit, si vite que la main de Louis se crispa instinctivement sur un frein imaginaire. « Je veux vous montrer le parapet. Rrrr, un peu trop loin… » Il toucha un autre bouton au visage féroce et l’image glissa. Ils regardaient par-dessus la lisière de l’Anneau-Monde.