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Il était aussi grand que lui, grand pour un indigène. La peau de son cuir chevelu et de son visage était pâle, presque translucide, comme celle d’un albinos de Nous-Y-Voilà. Il avait dû se raser quelques heures plus tôt avec un rasoir émoussé, et les poils commençaient à repousser, posant partout une touche de gris, à l’exception de deux cercles autour des yeux.

Il parla, et Louis perçut une note de reproche. Le disque traducteur dit aussitôt : « Ainsi, vous êtes enfin venus. »

— « Nous ne savions pas que nous étions attendus », dit Louis sincèrement. Il n’était pas assez sûr de lui pour tenter seul le Gambit de Dieu. Durant sa longue vie, il avait appris qu’un tissu de mensonges pouvait devenir diablement embarrassant.

— « Des cheveux poussent sur votre tête », dit le prêtre. « On peut en conclure que votre sang n’est pas des plus purs, ô Ingénieur. »

C’était donc cela ! La race des Ingénieurs devait être complètement chauve ; et ce prêtre devait les imiter en rasant sa peau sensible avec une lame émoussée. Ou bien… les Ingénieurs utilisaient-ils une crème dépilatoire ou un autre procédé, sans autre raison que la mode ? Le prêtre ressemblait beaucoup au portrait de fil étiré dans la salle de banquet.

— « Mon sang ne vous regarde pas », dit Louis, écartant le problème. « Nous nous dirigeons vers la bordure du monde. Quels renseignements pouvez-vous me donner sur notre route ? »

Le prêtre était apparemment interloqué. « Vous me demandez des renseignements à moi ? Vous, un Ingénieur ? »

— « Je ne suis pas un Ingénieur. » Louis se tenait prêt à activer l’enveloppe sonique.

Mais le prêtre n’en parut que plus interdit. « Pourquoi alors êtes-vous à moitié glabre ? Pourquoi vous déplacez-vous dans les airs ? Avez-vous dérobé des secrets du Paradis ? Que voulez-vous ici ? Êtes-vous venu pour m’enlever ma congrégation ? »

La dernière question paraissait la plus importante. « Nous nous dirigeons vers la bordure. Nous n’avons besoin que de renseignements.

— « Je pense que vos réponses se trouvent au Paradis. »

— « Ne soyez pas impertinent avec moi », dit Louis d’un ton égal.

— « Mais vous êtes venu tout droit du Paradis ! Je vous ai vu ! »

— « Ah ! Le château ! Nous avons visité le château, mais il ne nous a pas appris grand-chose. Entre autres, les Ingénieurs étaient-ils vraiment chauves ? »

— « J’ai pensé parfois qu’ils se rasaient, comme moi. Votre menton semble pourtant naturellement imberbe.

— « Je m’épile. » Louis regarda autour de lui, la mer de visages blonds respectueux. « En quoi croient-ils ? Ils ne semblent pas partager vos doutes. »

— « Ils nous voient parler en égaux, dans la langue des Ingénieurs. J’aimerais poursuivre ainsi, si vous le voulez bien. » Les manières du prêtre semblaient maintenant plus conspiratrices qu’hostiles.

— « Cela renforcera-t-il votre position vis-à-vis d’eux ? Je suppose que oui », estima Louis. Le prêtre avait réellement eu peur de perdre sa congrégation — comme n’importe quel prêtre, si son dieu venait à prendre forme et décidait de le relever. « Peuvent-ils nous comprendre ? »

— « Peut-être un mot sur dix. »

Louis commençait à regretter l’efficacité de son disque traducteur. Il ne savait pas si le prêtre parlait le langage de Zignamuclickclick. Sachant cela, sachant combien les deux langues avaient divergé depuis la rupture des communications, il aurait peut-être pu dater la chute de la civilisation.

— « Qu’était ce château que vous appelez Paradis ? » demanda-t-il. « Le savez-vous ? »

— « Les légendes parlent de Zrillir », expliqua le prêtre.« Elles disent qu’il gouvernait toutes les terres sous le Paradis. Sur ce piédestal s’élevait la statue de Zrillir, grandeur nature. Les terres fournissaient au Paradis des plantes et des fruits que je puis nommer, si vous le désirez, car je connais leurs noms par cœur ; mais elles ne poussent plus de nos jours. Puis-je ?… »

— « Non, merci. Que s’est-il passé ? »

La voix de l’homme avait pris un ton chantant. Il avait dû entendre souvent ce récit, il avait dû le redire souvent…

— « Le Paradis fut fait lorsque les Ingénieurs créèrent le monde et l’Arche. Celui qui règne sur le Paradis règne sur la terre d’un bord à l’autre. Ainsi régna Zrillir, durant de nombreuses vies, envoyant le feu du soleil depuis le Paradis lorsqu’il était mécontent. Puis on murmura que Zrillir ne pouvait plus jeter le feu du soleil.

» Les gens cessèrent alors de lui obéir. Ils n’envoyèrent plus de nourriture. Ils abattirent la statue. Lorsque les anges de Zrillir jetèrent des rocs de là-haut, les gens les esquivèrent en riant.

» Vint un jour où les gens tentèrent de prendre d’assaut le Paradis par l’escalier en spirale. Mais Zrillir le détruisit. Puis les anges quittèrent le Paradis dans des véhicules volants.

» Plus tard, la perte de Zrillir fut regrettée. Le ciel était toujours couvert ; les récoltes périclitèrent. Nous avons prié pour le retour de Zrillir… »

— « Quel degré de vérité y a-t-il dans tout cela, à votre avis ? »

— « J’aurais dénié tout cela jusqu’à ce matin, lorsque vous êtes descendu du Paradis. Vous m’inquiétez terriblement, ô Ingénieur. Peut-être Zrillir a-t-il vraiment l’intention de revenir, et envoie-t-il son bâtard en avant pour écarter de son chemin les faux prêtres. »

— « Je pourrais me raser le crâne. Serait-ce mieux ? »

— « Non. Ne vous inquiétez pas. Posez vos questions. »

— « Que pouvez-vous me dire de la chute de la civilisation de l’Anneau-Monde ? »

Le prêtre parut encore plus inquiet. « La civilisation est-elle près de s’écrouler ? »

Louis soupira et — pour la première fois — se retourna pour examiner l’autel.

Celui-ci occupait le centre du piédestal sur lequel ils se trouvaient. Il était fait de bois sombre. Sa surface rectangulaire plate était sculptée pour figurer une carte en relief, avec des collines, des rivières et un lac unique, et deux lisières recourbées vers le haut. Les autres bords, plus courts, formaient les bases d’une arche d’or parabolique.

L’or de cette arche était terni. Mais, depuis le sommet de la courbe, pendait une petite boule d’or ; et cet or était finement poli.

« La civilisation est-elle en danger ? Il s’est passé tant de choses. Le fil du soleil, votre venue — est-ce le fil du soleil ? Le soleil tombe-t-il sur nous ? »

— « J’en doute fortement. Vous parlez du fil qui tombe depuis ce matin ? »

— « Oui. Notre religion nous enseigne que le soleil est suspendu à l’Arche par un fil très solide. Et ce fil est solide, nous le savons », dit le prêtre. « Une jeune fille a voulu en ramasser et le démêler, et il lui a tranché les doigts. »

Louis hocha la tête. « Rien ne tombe », dit-il. Pas même les carrés d’ombre. Même en coupant tous les fils, les carrés ne percuteraient pas l’Anneau-Monde. Les Ingénieurs avaient dû donner à leur orbite une aphélie à l’intérieur de l’Anneau.

Il demanda sans beaucoup d’espoir : « Que savez-vous du système de transport qui longe la bordure ? » À cet instant, il sut que quelque chose n’allait pas. Il avait perçu quelque chose, quelque preuve de désastre ; mais quoi ?