— « Nous sommes attaqués », lui dit Parleur. « Un dispositif inconnu commande nos véhicules à distance. Avez-vous quelque chose à suggérer ? »
On ne pouvait deviner les pensées de Nessus. Ses lèvres, deux fois trop nombreuses, lâches, larges et munies d’embryons de doigts, remuaient continuellement, mais sans signification. Le Marionnettiste pourrait-il les aider ? Ou allait-il paniquer ?
— « Faites pivoter vos intercom pour me donner une vue du chemin que vous suivez. Êtes-vous blessé, l’un ou l’autre ? »
— « Non, mais nous sommes coincés », dit Louis. « Nous ne pouvons pas sauter. Nous sommes trop haut, et nous allons trop vite. Nous nous dirigeons droit sur le Centre Administratif. »
— « Sur quoi ? »
— « Le groupe de bâtiments éclairés. Vous vous rappelez ? »
— « Oui. » Le Marionnettiste sembla réfléchir. « Un signal pirate doit interférer avec ceux de vos appareils. Parleur, donnez-moi le relevé de vos instruments de bord. »
Parleur les lui transmit, tandis qu’ils approchaient de plus en plus des lumières du Centre. Louis intervint soudain : « Nous survolons la partie de banlieue éclairée. »
— « Est-ce qu’il s’agit vraiment d’un éclairage public ? »
— « Oui et non. Toutes les portes ovales des maisons émettent une lueur orange. C’est étrange. Je pense que c’est l’éclairage urbain normal, mais la puissance a dû en être atténuée par le temps. »
— « Je suis de votre avis », dit Parleur-aux-Animaux.
— « Je ne voudrais pas insister, mais nous nous rapprochons. Je pense que nous nous dirigeons vers le grand bâtiment du milieu. »
— « Je le vois. Le cône double dont seule la moitié supérieure est éclairée.
— « C’est cela »
— « Louis, essayons d’interférer avec l’émission pirate. Asservissez votre cyclo au mien. »
Louis activa le circuit d’asservissement.
Son cyclo lui imprima une rude secousse, comme si une botte géante lui avait frappé le postérieur. Un instant plus tard, toute propulsion cessa d’agir.
Des ballons de secours surgirent devant et derrière lui. Leur forme était telle qu’ils s’imbriquèrent autour de lui comme une paire de mains serrées l’une dans l’autre. Louis ne pouvait même pas remuer les mains ni tourner la tête.
Il tombait.
« Je tombe ! » cria-t-il. Sa main, pressée contre le tableau de bord par les ballons, continuait d’activer le circuit d’asservissement. Il attendit encore un instant, dans l’espoir que le circuit allait réagir. Mais les maisons-ruches se rapprochaient dangereusement. Louis retrancha le pilotage manuel.
Rien ne se passa. Il tombait toujours.
Alors, avec un calme qui était pure forfanterie, il prévint « Parleur, n’essayez pas le circuit d’asservissement. Ça ne marche pas. » Et, comme les autres pouvaient le voir par les écrans de l’intercom, il attendit avec un visage immobile et les yeux ouverts. Il attendait que l’Anneau-Monde le frappe à mort.
Une décélération brutale ralentit soudain son cyclo. Celui-ci se retourna, entraînant Louis Wu la tête en bas, sous une accélération de cinq g.
Il s’évanouit.
Quand il revint à lui, il avait toujours la tête en bas, maintenu par les ballons de secours. Le sang lui martelait les tempes. Il eut un vision imprécise et démente, dans laquelle le Maître des Marionnettes jurait en essayant de démêler ses ficelles, tandis que la marionnette Louis Wu brimbalait la tête en bas au-dessus de la scène.
Le bâtiment flottant était court, large et ornementé. Sa moitié inférieure était un cône inversé. Au moment où les cycloplanes s’approchèrent, une fente horizontale s’ouvrit et les absorba.
Ils pénétraient dans l’intérieur sombre, lorsque le cyclo de Parleur, qui s’était rapproché de celui de Louis, se retourna doucement. Des ballons surgirent autour du Kzin avant qu’il ne pût tomber. Louis fit une grimace d’amère satisfaction. Il y avait assez longtemps qu’il était malheureux pour apprécier la compagnie.
Nessus disait : « Votre position inversée implique que vous êtes supportés par des champs de nature électromagnétique. De tels champs agissent sur le métal, mais non sur le protoplasme, de sorte que… »
Louis se tortilla dans son emprisonnement, mais pas trop fort ; ce serait la chute s’il se libérait des ballons. La porte se referma derrière eux, trop vite pour que ses yeux s’accoutument à l’obscurité. Il ne voyait rien de l’intérieur, et n’avait aucune idée de la distance qui le séparait du sol.
Il entendit Nessus dire : « Pouvez-vous l’atteindre avec votre main ?
Et Parleur : « Oui, si j’arrive à passer entre les… Ouarrr ! Vous aviez raison. Le capot est brûlant. »
— « C’est donc que vos moteurs ont grillé. Vos cycloplanes sont maintenant inertes, hors d’usage. »
— « Heureusement que ma selle est isolée de la chaleur. »
— « Il n’est pas surprenant que les gens de l’Anneau-Monde aient su contrôler les forces électromagnétiques. Tant d’autres outils leur ont été refusés hyperpropulsion, servopropulseurs, gravité artificielle… »
Louis faisait des efforts pour voir quelque chose, n’importe quoi. Il parvint à tourner la tête, lentement, sa joue frottant contre la surface du ballon ; mais il n’y avait aucune lumière nulle part.
Déplaçant ses bras en dépit de la pression, il tâtonna sur le tableau de bord jusqu’au moment où il pensa avoir trouvé l’interrupteur des phares. Pourquoi pensait-il qu’ils fonctionneraient ? Il n’aurait pu le dire.
Les faisceaux jaillirent, droits et blancs, et se réfléchirent faiblement sur un mur courbe éloigné.
Une douzaine de véhicules flottaient autour de lui, tous au même niveau. Il y avait des appareils gros comme des propulseurs portatifs de course, et d’autres grands comme des voitures volantes. Il y avait même une sorte de camion volant avec une coque transparente.
Parmi l’enchevêtrement de ce bric-à-brac flottant, un cycloplane supportait Parleur-aux-Animaux, la tête en bas. La tête chauve du Kzin et son masque de fourrure orange dépassaient au-dessous des ballons de secours profilés ; et il avait forcé une main à l’extérieur pour toucher le côté du cycloplane.
« Bien », approuva Nessus. « De la lumière. J’allais le suggérer. Comprenez-vous tous deux ce que cela implique ? Tout circuit électrique ou électromagnétique de votre véhicule, en fonctionnement au moment où vous avez été attaqués, a été grillé. Le véhicule de Parleur, et sans doute le vôtre également, Louis, ont été de nouveau attaqués au moment où vous avez pénétré dans le bâtiment. »
— « Lequel est de toute évidence une prison. » Louis avait du mal à parler, sa tête semblait être un ballon trop plein d’eau. Mais il ne pouvait pas laisser les autres faire tout le travail, même si ce travail consistait seulement à spéculer sur la technologie étrangère en restant suspendu la tête en bas.
« Et si c’est une prison », poursuivit-il, « pourquoi donc n’y a-t-il pas un troisième neutralisateur à l’intérieur ? Au cas où nous aurions des armes. Ce qui est le cas. »
— « Il y en a certainement un », dit Nessus. « Vos phares prouvent qu’il ne fonctionne pas. Ces engins sont évidemment automatiques, sans cela quelqu’un vous garderait. Je pense que Parleur peut utiliser sans danger l’outil de forage Négrier. »
— « C’est une bonne nouvelle », dit Louis. « Sauf que j’ai regardé autour de nous… »