Louis et Parleur flottaient la tête en bas dans une mer des Sargasses aérienne. Des trois propulseurs portatifs, l’un était encore occupé. Le squelette était petit, mais humain. Aucune trace de peau ne subsistait sur les os blanchis. Les vêtements devaient avoir été de bonne qualité, car des lambeaux demeuraient : des haillons aux couleurs vives, dont un manteau jaune déguenillé qui pendait tout droit depuis le menton du pilote.
Les autres propulseurs étaient vides. Mais les os devaient se trouver quelque part… Louis força la tête en arrière…
Le fond du bâtiment de la police était une fosse conique, large et sombre. Le long du mur circulaire se trouvaient des anneaux concentriques de cellules, munies de trappes à leur sommet. Des escaliers radiaux menaient au fond de la fosse, où se trouvaient les os que cherchait Louis ; ils luisaient faiblement dans la pénombre.
Il n’était pas surpris que l’homme harnaché du propulseur portatif ait eu peur de se dégager. Mais les autres, pris au piège dans des voitures ou des appareils individuels, avaient préféré la longue chute à la mort par la soif.
Louis dit : « Je ne vois pas sur quoi Parleur pourrait utiliser le désintégrateur Négrier. »
— « J’y ai réfléchi très sérieusement. »
— « S’il perce un trou dans le mur, cela ne nous aidera pas beaucoup. Il en est de même pour le plafond, que nous ne pouvons pas atteindre, de toute façon. S’il frappe le générateur du champ qui nous retient en l’air, nous tomberons de trente mètres sur le sol. Mais s’il ne le fait pas, nous resterons ici jusqu’à ce que nous mourions de faim, à moins que nous ne nous dégagions pour tomber sur le sol, de trente mètres de haut. »
— « Oui. »
— « C’est tout. Seulement oui ? »
— « Il me faut plus de renseignements. L’un de vous peut-il me décrire ce qu’il voit ? Je n’aperçois qu’une partie d’un mur incurvé. »
Ils se relayèrent pour décrire le bloc de cellules conique, du moins ce qu’ils pouvaient en voir dans la faible lumière.
Parleur alluma ses propres phares, ce qui améliora quelque peu leur vision.
Mais Louis ne trouvait plus rien à décrire, et il était toujours emprisonné la tête en bas, sans nourriture ni eau, suspendu au-dessus d’un vide mortel.
Il sentit un hurlement quelque part en lui, profondément enfoui et bien contrôlé, mais grandissant. Il approcherait bientôt de la surface…
Et il se demandait si Nessus les abandonnerait.
La question était terrible, et la réponse évidente. Le Marionnettiste avait toutes raisons de partir et aucune de rester.
À moins qu’il n’espère encore rencontrer des indigènes civilisés.
« Les véhicules flottants et l’âge des squelettes indiquent que personne ne s’occupe des appareils de la prison », dit Parleur. « Les champs qui nous ont interceptés ont dû capter quelques véhicules après l’abandon de la ville ; ensuite, les derniers véhicules ont disparu de la surface de l’Anneau-Monde. De sorte que les appareils fonctionnent encore, car, depuis tout ce temps, rien n’a épuisé leurs réserves d’énergie. »
— « C’est peut-être vrai », opina Nessus. « Mais quelqu’un écoute notre conversation ! »
Louis sentit ses oreilles se dresser. Il vit celles de Parleur se déployer en éventail.
« Il faut une technique perfectionnée pour capter un faisceau fermé. Je me demande si l’indiscret possède un traducteur », marmonna le Marionnettiste.
— « Que pouvez-vous nous en dire ? »
— « Seulement sa direction. La source de l’interférence est à peu près dans votre voisinage. L’espion doit se trouver au-dessus de vous. »
Instinctivement, Louis essaya de regarder vers le haut. Aucune chance. Il était la tête en bas, avec deux ballons de secours et le cycloplane entre lui et le plafond.
— « Nous avons découvert la civilisation de l’Anneau-Monde », dit-il à voix haute.
— « Peut-être. Je pense qu’un être civilisé aurait pu réparer le troisième neutralisateur, comme vous l’appelez. Mais le principal… Laissez-moi réfléchir. »
Et le Marionnettiste se mit à émettre du Beethoven ou les Beatles, ou quelque chose qui rendait un son classique. Tout ce que Louis pouvait dire était qu’il improvisait au fur et à mesure.
Et quand il disait : laissez-moi réfléchir, il l’entendait ainsi. La musique se poursuivit longtemps. Louis commençait à avoir soif. Et sa tête bourdonnait.
Il avait renoncé à tout espoir, plusieurs fois, lorsque le Marionnettiste reprit la parole. « J’aurais préféré utiliser le désintégrateur Négrier, mais nous n’en ferons rien. Louis, c’est vous qui agirez ; vous descendez de primates, vous pouvez donc grimper mieux que Parleur. Vous allez assurer la… »
— « Grimper ? »
— « Vous poserez des questions lorsque j’aurais terminé, Louis. Assurez bien la lampe laser, où que vous la mettiez. Utilisez le faisceau pour perforer le ballon qui se trouve devant vous. Il faudra que vous vous agrippiez à son enveloppe dès que vous tomberez. Servez-vous-en pour grimper sur le cycloplane et vous assurer une position stable. Ensuite… »
— « Mais vous êtes dingue ! »
— « Laissez-moi finir, Louis. Le but de toute cette activité est de détruire les neutralisateurs qui restent. Car il y en a probablement deux. L’un se trouve au-dessus de la porte par laquelle vous êtes entrés, ou au-dessous. L’autre peut se trouver n’importe où. Votre seul indice est qu’il ressemble peut-être au premier. »
— « Évidemment, mais peut-être pas. Tant pis. Comment comptez-vous que je puisse agripper l’enveloppe d’un ballon qui explose, assez rapidement pour… Non. Je ne peux pas ! »
— « Louis, comment puis-je vous rejoindre si une arme m’attend pour détruire mon appareil ? »
— « Je ne sais pas. »
— « Comptez-vous sur Parleur pour faire l’escalade ? »
— « Les chats ne peuvent-ils pas grimper ? »
Parleur intervint : « Mes ancêtres étaient des chats des plaines, Louis. Et ma main brûlée n’est pas encore guérie. Je ne peux pas grimper. De toute façon, la proposition du mangeur-de-feuilles est insensée. Vous devez vous rendre compte qu’il ne fait que chercher une excuse pour nous abandonner. »
Louis s’en rendait compte. Peut-être montra-t-il sa peur.
— « Je ne vous laisserai pas encore », assura Nessus. « J’attendrai. Peut-être pouvez-vous élaborer un meilleur plan ? Peut-être l’espion se montrera-t-il ? J’attendrai. »
Louis Wu, coincé la tête en bas et immobilisé entre deux ballons profilés, trouvait difficile de mesurer le temps. Aucun changement. Aucun mouvement. Il entendait le sifflotement de Nessus, au loin ; mais rien d’autre ne semblait se passer.
Il finit pas se mettre à compter ses pulsations… Soixante-douze à la minute, estima-t-il.
Exactement dix minutes plus tard, on l’entendit dire : Soixante-douze. Une. Qu’est-ce que je fais ? »
— « Vous me parliez, Louis ?
— « Tanjit, Parleur, j’en ai assez ! Je préfère mourir tout de suite que de devenir fou. » Il se mit à pousser ses bras vers le bas.
— « Louis, en temps de guerre, c’est moi qui commande. Je vous ordonne de rester calme et d’attendre. »
— « Désolé. » Louis força ses bras vers le bas, se détendit, poussa vers le bas, se détendit. Il y était : sa ceinture. Sa main était trop en avant. Il força son coude vers l’arrière, se détendit, une secousse vers l’arrière…