La photo disparut.
Mauber serra les mâchoires.
— Je veux Berg, petit con. Je me fous bien que tu passes cinq ou dix ans au ballon, ou dehors. (Le flic se leva avec une singulière souplesse. Ses yeux luisaient de nouveau.) Tu connais Berg, tu as travaillé pour lui, plusieurs fois. Je crois même qu’il t’aime bien.
— Pas question, articula Mauber avec l’expression d’un nageur en train de se noyer dans trop peu d’eau. Pas question…
Le flic se dirigea vers la porte. Pour cela il dut passer devant le jeune homme qu’il dévisagea avec froideur. Les autres n’avaient pas bougé. La came n’était plus sur la table. Le flic tenait déjà la poignée quand Mauber se décida, aussi se borna-t-il à pivoter sur les talons.
— Qu’est-ce que vous voulez, sur lui ?
— Tout : ses allées et venues, ses fréquentations, le dispositif de surveillance de la villa. Tout ce que tu peux récolter sur ses transactions. Un topo sur ses gardes du corps, un autre sur ses accointances politiques.
Mauber hocha la tête, incrédule.
— Il faudrait des années pour ça.
— Personne ne t’a dit que j’étais pressé.
— Pas possible de l’approcher à ce point…
— Quelqu’un d’autre non. Toi, oui.
Mauber regarda la femme. Elle avait une vilaine crispation au coin des lèvres. Les deux autres s’étaient enfin retournés, mais leurs visages n’indiquaient rien.
— Ça va, murmura le jeune homme sans la quitter des yeux.
Elle le dévisagea en retour, mais avec une espèce de haine à la bouche.
Malou Dieterich avait fumé cigarette sur cigarette devant son Américano, en se gardant bien de bouger d’où elle était. Déjà presque un paquet, depuis qu’elle était entrée dans la petite salle et s’était assise de manière à voir la porte, et, au-delà, la voiture qui s’était rangée le long du trottoir, de manière tout à fait naturelle, et dans laquelle se trouvaient trois hommes dont elle ne pouvait distinguer autre chose que les silhouettes sombres, presque immobiles. Elle avait la gorge en carton et la tête lui tournait : ainsi, Rolf était mort. Les flics n’avaient pas perquisitionné l’appartement. Ils avaient parlé d’accident, d’accident stupide, de malchance, sur un ton étale qui n’avait rien de bienveillant. Rien de malveillant non plus. Ils étaient commandés par un jeune patron mince au visage anguleux, au ton brusque. Commissaire principal Jankovic.
Elle ferma les yeux, serra les paupières.
Jankovic lui avait enjoint de ne pas quitter la ville.
Pourquoi l’aurait-elle fait ?
Elle rouvrit les yeux : rien dans la salle n’avait bougé, et la voiture était toujours là. Rolf… Avec une poignée de monnaie, elle alla téléphoner. Personne ne répondit. Dans la cabine tiède, un parfum lourd et sucré persistait, avec une mollesse poisseuse. Elle reposa le combiné, récupéra l’argent. Ses doigts tremblaient trop. Elle se les passa sur la figure, avec un sanglot sec et bref. Elle avait trop longtemps tiré sur la ficelle, et puis Rolf l’avait rencontrée et installée. Ils s’étaient mariés en Autriche. Elle avait eu tout ce qu’elle voulait, comme dans un roman-photo. Elle avait oublié les petits matins pisseux, les coups et le froid, la trouille de la lame, les terrains vagues et les matelas par terre dans des piaules sans chauffage, sans papier au mur, les mecs qui payaient quand ils avaient le temps, la galère.
On tapa à la porte, derrière elle, du plat de la main.
Ils ne s’emmerdaient pas à taper…
Elle ouvrit à l’aveuglette, sortit.
Un gros type s’engouffra en l’insultant entre ses dents.
Elle remonta lourdement les marches, retourna s’asseoir.
S’il m’arrive quelque chose, Malou, on sait jamais, appelle-le.
Beaucoup plus tard, lorsque la salle fut bondée, elle commanda un repas au hasard et paya avec un billet de cinq cents neuf et retourna téléphoner. Il n’était toujours pas rentré. Le visage de Rolf lui dansait devant les yeux. Il fut remplacé par celui de Jankovic, aux yeux sagaces et inquisiteurs, à l’expression indéchiffrable. Elle sortit dans la rue. La voiture s’ébranla derrière elle, déboîta sans à-coup et s’insinua dans la circulation. Le conducteur avait allumé les veilleuses. Malou réprima une grimace entendue. Elle marchait à grands pas, son sac sous le bras gauche. La présence de la grosse Lancia avait quelque chose de menaçant et de ridicule. Malou pensa à entrer dans un cinéma. Aucun film ne la tenta. Elle continua à pied jusqu’à Saint-Michel. Des types jouaient du blues dans la rue. Elle les écouta quelques minutes, laissa vingt francs.
Le contrebassiste ruisselait de sueur dans son tricot marine.
Il y avait un ampli par terre.
Dans les grappes de notes acérées que cisaillait la guitare électrique, elle lut que Rolf était vraiment mort. Elle revint sur ses pas et chercha, au bout de la rue piétonne, le museau bas de la Lancia.
La voiture avait disparu.
Alors elle se mit à marcher au hasard.
L’air était tiède et tendre, avec des déhanchements lascifs et anachroniques, et le ciel parut un instant, entre deux immeubles, semblable au papier doré dont on faisait des figurines de Noël dans un passé qu’elle avait oublié. Malou balaya les cheveux sur ses tempes, agita sa crinière sombre. Son pas s’était fait moins allongé, plus incertain. Du plat des doigts, elle palpa la carcasse du pistolet, dans son sac. Jankovic était trop avisé pour croire à une histoire d’accident. Elle se rappela sa manière de la regarder. Ce qu’il disait à haute voix, peut-être pour ceux qu’il y avait autour, il n’y croyait pas. Ce qu’il avait dit n’avait aucune espèce de réalité. Elle s’arrêta, s’arrangea encore les cheveux, sans y prendre garde.
D’une cabine, elle appela un autre numéro.
— Molly, il faut que je te voie…
Il n’y avait pas de Molly au numéro qu’elle avait demandé.
Il n’y avait jamais eu de Molly.
Malou Dieterich raccrocha et eut un autre sanglot sec.
Elle composa de tête le numéro de Milard.
Ils étaient partis, semblables à des ombres sans épaisseur, la femme policier la dernière, comme si, en dépit de tout, elle voulait encore s’attarder et dire quelque chose au jeune homme, regrets inutiles, vaines recommandations, qui pouvait savoir ? Mauber s’assit lourdement sur le divan, se passa les mains sur la figure. Il avait assez de fric pour se tirer, mais plus de passeport. Et où aller ? Il se leva mettre Miles Davis sur la chaîne, régla le son en sourdine. Tout au fond, au bout des toits, le ciel se couvrait d’or impalpable et vide.
Entre les flics et Berg, il redoutait moins les premiers que le second. N’empêche qu’ils en savaient long sur son compte. Assez pour lui passer la corde au cou.
Les flics lui avaient laissé un numéro de téléphone où les joindre.
Mauber froissa le papier entre ses doigts.
Il avait le cerveau plus ou moins anesthésié. Se tirer, se tirer… Il revit Berg sur la photo, descendant les marches qui mènent à la mer. On ne distinguait pas les gardes du corps alentour. Berg descendait prendre le canot automobile, des lunettes noires sur les yeux, un léger bagage à la main. Mauber hésita, puis il ramassa le téléphone et retourna s’asseoir sur le divan.
S’il pouvait avoir Vence, il obtiendrait un rendez-vous.