— Où est Barrio ?
— Sorti.
— D’accord… (Il examina la petite chambre. Il y avait des posters de femmes nues un peu partout sur les murs obliques. La tabatière était mal refermée, le carreau sale.) J’ai de la monnaie pour lui…
La fille se repoussa les cheveux sur le front.
— Il est pas là.
Il sortit deux billets de cent francs, les plia dans la longueur.
— Je veux le voir.
— Il est sorti.
— D’accord, d’accord…
À une certaine époque, il aurait foutu le bordel partout et embarqué la fille. Il n’aurait pas hésité à grimper sur le toit où le type devait s’être planqué derrière une cheminée, les coudes au menton, à peu près aussi accorte qu’une momie inca. Deux cents balles, ça faisait deux doses de came plus ou moins frelatées. La fille se passa la langue sur les lèvres.
— Quand tu le verras, dis-lui que je suis passé.
— Qui ça ?
— Le Père Noël.
Il lui reprit le poignet, mit le fric entre les doigts qu’il referma. Dans l’escalier, une quinte de toux le prit et l’accompagna presque jusqu’au rez-de-chaussée. Il s’embossa dans un recoin, sous les compteurs électriques shuntés.
Barrio mit seulement dix minutes à descendre.
Lorsque le policier lui saisit le coude, il tourna une petite face de singe apeurée sous des cheveux très blancs, ses yeux roulèrent, et il se mit à pleurer.
— C’est plus de nos âges, tout ça, remarqua Milard.
— Commissaire…
— Inspecteur.
— Inspecteur…
— Des chevaux en porcelaine… Huit chevaux. On les a tirés à une amie. Barrio, ça lui a fait énormément de peine. C’est une femme que j’aime beaucoup.
— Inspecteur, je suis plus au gaz.
— Il va falloir t’y remettre.
— Je savais pas que c’était vous.
— On ne sait jamais, c’est vrai.
— Le Père Noël…
Milard sortit un sachet de sa poche, le passa devant les petits yeux trop rapprochés. Barrio frissonna des pieds à la tête. Milard était immobile. Barrio releva les yeux.
— Des baluchonneurs, patron. Y a une équipe de yaourts qui remonte la rue, ces jours-ci. Ils travaillent à la va-comme-j’te-pousse. Des jeunes, à ce qu’il paraît.
— Connus ?
Barrio se secoua.
— Non, ils sont pas d’ici.
— Toi non plus. Moi non plus.
— Ils courent vite, fit le petit homme d’une voix misérable.
— La gonzesse, comment ça se fait qu’elle en déroule pour toi ?
— J’lui file sa dose quand elle en a besoin.
— C’est ça. De quelle rue tu parlais ?
Barrio releva la tête, la mâchoire inférieure sur les genoux. Milard raffermit sa prise. Cinq minutes Père Noël, cinq minutes Grand Méchant Loup. Des baluchonneurs, la rue, du travail dégueulasse. Milard sourit, seulement dans sa tête, car il arborait sa gueule de flic la plus rébarbative. Barrio frétillait au bout de son bras. Une balance minable dans une turne minable. Milard pensa à une chambre d’hôpital, à l’odeur d’éther.
— Barrio, si tu me files rien de plus, je te pique le fric et je t’embarque. Les collègues de l’arrondissement seraient ravis de sortir une petite affaire de proxénétisme. Combien tu as tiré, déjà, l’un dans l’autre ?
— Quinze ans en tout. Pour les Yougos, essaye de voir du côté du Modern Hôtel. Ils sont toute une bande dans ce boxon. Y en a deux trois qui sont chargés. Milard, c’est tout c’que j’peux te dire, parole…
— Tire-toi, fit le policier, comme s’il ne l’entendait pas.
Chapitre X
— Comment tu as su ?
Elle secoua les cheveux, sourit gravement.
— J’ai appelé au journal. J’voulais te passer un savon de première, pour le rencart. J’suis tombée sur une fille sympa. Elle m’a dit que tu avais déjanté, malaise cardiaque, tout le bordel…
— Malaise cardiaque, merde, fit Giraud. Tu parles, une biture comack !
Il s’était réveillé en réanimation, avec des perfusions et un sondage, à poil comme n’importe quel cobaye promis à une expérience par avance inutile. L’expérience, il l’avait faite avant. On l’avait remis dans une chambre à huit heures. On l’avait lavé et rasé. Il n’avait qu’une hâte : sortir.
— Malou, essaie de trouver mes fringues.
— Pour que tu recommences ?
Il leva les sourcils.
— Recommencer quoi ?
— Scotch plus dope.
— Dope ?
— Tu as dégueulé tout un fourbi de comprimés.
Il se passa le dos de la main sur le front. Il avait du mal à lever le bras. Pas réellement envie de boire. Un bon boogie-woogie… Oui. Groggy. Il avait quelque chose de jaunâtre sur les paumes, des éraflures.
— Quand c’est qu’on l’enterre ?
— Cet après-midi.
— Pas d’autopsie ?
Elle le fixa durement.
— Une autopsie ? Pour quoi faire ?
— Malou…
— Il faut que tu t’reposes. (Elle se passa les doigts sur les yeux.) Ça servirait à rien de te mouiller dans ce micmac. Le Parquet n’a pas l’intention de bouger, les flics font le gros dos… Rolf est mort et ça risque pas de faire pleurer la préfecture de police. (Elle eut un petit rire amer.) Faut dire que depuis trois ans, on avait quand même moins besoin de ses services. Faut être juste.
— Et avant ?
— Avant ? Avant, c’est tout juste s’il avait pas son bureau à la Cité !
— Rolf ?
— Ouais, Rolf… Qu’est-ce que tu crois ? Pourquoi tu crois qu’il passait les trois quarts du temps en Afrique et ailleurs ?
— Raconte, fit Giraud.
Elle sortit un paquet de cigarettes, se rappela où elle se trouvait et le remit dans son sac.
— À quoi ça servirait, Giraud ? se plaignit-elle. Même si tu faisais un papier, ça passerait jamais. Ils le laisseraient pas sortir. (Elle se pencha, se gratta la cheville sans cesser de le regarder.) S’il sortait, je crois bien que j’aurais des emmerdes. J’en ai déjà assez sur le dos comme ça.
— Rolf a été buté.
— Oui.
— Comment ?
— Une balle dans la tête. Revolver.
— Tu l’as dit aux flics ?
— Les flics me l’ont pas demandé.
Giraud se sentit faible et essoufflé. Dehors, il devait faire beau. Pas plus difficile que ça… Il ferma les yeux. La femme était venue pour parler, même si elle n’en avait pas exactement envie. Un secret… un secret c’est très lourd. Son estomac se souleva.
— Et s’ils t’avaient demandé ?
Elle se passa les doigts dans les cheveux.
— Pourquoi ils l’auraient fait ? La bagnole a cramé complètement, c’est tout juste si ça a pas foutu le feu à tout le sous-sol. La voiture de Rolf a calé au bas de la rampe, une autre bagnole l’a emboutie…
— Malou, tu étais dans la voiture ?
— Non…
— Qui, alors ?
Mauber marchait vite. Il avait identifié un de ses poursuivants, un jeune homme de son âge, avec un blouson de toile, une sacoche de reporter et des Adidas. Il n’avait pas beaucoup de temps. Il se mit à courir. L’autre commit l’erreur de démarrer immédiatement. Mauber essaya de repérer le reste du dispositif. Il aperçut une 250 plus haut dans la rue. Le motard trafiquait la jugulaire de son intégral.
Mauber tourna sec au coin d’un immeuble, stoppa en battant des bras. Il retrouvait la traque en sens inverse. Chasseur, chassé, quelle différence ? Il reprit son souffle, fit quelques mouvements et s’adossa au mur. Profession reporter n’avait pas suivi, le motard devait se trouver encore au même endroit. Il manquait encore une pièce. Mauber scruta les voitures, regarda les antennes.