Il n’y avait pas trente-six moyens.
Il revint sur ses pas, reprit la rue. La 250 n’avait pas bougé. Le type avait les mains à plat sur les cuisses, le dos cambré. Il ressemblait à un voyou. Mauber avait les mains le long des cuisses. Il ne courait plus, il se déplaçait sans hâte sur un pas de one-step, les doigts souples. Le type feignait la plus parfaite indifférence.
Au moment de passer derrière la bécane, Mauber parut hésiter. Le jeu du type, c’était de ne pas bouger d’un poil, le sien de passer sans attirer l’attention de l’autre. Jeu de cons. Mauber saisit l’avant-bras gauche par-derrière, s’assit familièrement en enfourchant la moto, enfonça le canon du .45 dans le dos de cuir.
— On s’arrache. Doucement.
La moto chassa sans heurt, descendit la rue.
Plus tard, dans un parking souterrain, le motard lui dit :
— Vous venez de faire une connerie qui pourrait vous coûter très cher.
— Votre pistolet…
— Une autre connerie… Vous savez ce que ça coûte, de sécher un flic.
— Vingt ans. Ça ramène pas le flic. Envoyez…
Le motard soupira, sortit un revolver .38 au canon effilé, un modèle antique. Mauber retira les cartouches qu’il expédia derrière lui, dans la pénombre.
— Je vous le laisse sur l’extincteur, en haut, dit-il en glissant le .38 dans sa ceinture.
Le flic était jeune et mince. Il sourit :
— J’ai l’impression que je vais me faire souffler dans les bronches.
Mauber le regarda, tout en mettant les gaz.
— Ça prouvera qu’il vous en reste.
— Essayez de pas bousiller la bécane, elle n’est pas à la boîte.
— Okay, fit Mauber.
Il démarra, tournicota dans la rampe de sortie et déboucha à l’air libre. Pas question de laisser le calibre : il y avait des rapides à qui ça ne faisait rien de tirer dans le dos. Mauber accéléra. Le flic devait avoir la grosse tête, il sentait l’intégral vasouiller autour des oreilles. En revanche, le blouson de cuir semblait avoir été coupé pour lui.
La bécane tournait comme une horloge.
Pas question de la bousiller.
On avait vu Berg dans une boîte de Clichy, la nuit précédente, ce qui voulait dire qu’il était de retour en France. Entouré d’une dizaine de durs. Ce qui signifiait que le tapis brûlait quelque part. Berg ne sortait pas pour boire, ou rencontrer des gens ou se distraire : il sortait pour se montrer. Pour qu’on dise qu’il était back o’ town… Même chose pour la Cutlass. Pour autant, on ne l’approchait pas au point de lui taper sur le ventre. On pouvait lui faire demander une consultation. Il remuait à peine la tête, un des durs lui chuchotait quelque chose à l’oreille… Oui, Non. Il n’y avait pas de session de rattrapage.
Excepté le lance-roquettes, la seule manière de faire Berg, c’était le fusil à lunette.
Mauber rangea la 250 en bataille entre deux voitures.
Malgré sa récente prospérité, Vence habitait toujours dans le même immeuble vétuste dont les fenêtres donnaient sur la voie ferrée.
Avant de taper à la porte, Mauber fit monter une cartouche dans la chambre du .45 qu’il garda plaqué contre le flanc gauche jusqu’à ce qu’on ouvre. Vence avait les yeux bouffis de sommeil et se grattait les couilles dans le pantalon de pyjama. Il fit :
— Ouais ? Ouais ?
Il tenait le battant de la main gauche.
Mauber avança le pied droit et son avant-bras horizontal pivota sur le coude. Le canon du .45 s’enfonça dans la viande, à hauteur de l’estomac. Vence recula d’un pas et cessa de se gratter les couilles. Il dit pensivement :
— Ouais, j’espère que tu sais ce que tu fais…
Mauber referma la porte d’un coup de pied. Vence avait laissé tomber les épaules, ses grosses mains semblaient inertes, mais ses petits yeux ternes étaient durs et vigilants. Il poursuivit :
— Bermau, c’est pas avec ton flingue que tu peux faire la différence. Ça serait comme qui dirait te flinguer tout de suite toi-même. Qu’est-ce que tu veux ?
— Rencontrer le Grand.
— Pas possible.
— Il est rentré…
— Ouais… Il va à l’enterrement de Dieterich. (Vence ricana.) Ça va grouiller de flics de toute l’Europe. Un machin en grand style, avec les grosses bagnoles et les pleureuses, des gerbes à chier partout. Berg s’est foutu en tête d’en être, merde ! Histoire de remettre les pendules à l’heure.
— Vence…
— Ouais ?
— J’ai pas le choix.
— Ducon, on a toujours le choix de se filer ou non une bastos dans le citron…
— Vence…
La position de l’arme avait varié.
À présent, le canon appuyait au milieu du front, un peu au-dessus du nez, pas trop, juste ce qu’il fallait et Vence entendit le bruit du chien qu’on armait.
— Vence, s’il te plaît…
Il s’ébroua. Entre l’arbre et l’écorce.
Il aimait bien Mauber, mais ça faisait déjà deux trois fois qu’il avait proposé qu’on lui paye des rangers en béton, et que personne ne l’avait suivi. Rien de pire qu’un soliste, question emmerdements. Maintenant, il l’avait dans l’os. Vence vida ses poumons :
— On va essayer, Bermau.
Un train arrivait dans le lointain.
Mauber laissa venir.
Sentit l’autre se contracter d’instinct.
Le troisième œil…
Lorsque le dernier wagon en eut fini de passer en ferraillant, Vence alla dégueuler dans les chiottes.
Milard se trouvait encore dans la Renault 14. Il remplissait le barillet de son revolver. Tony pianotait sur le volant, sans quitter des yeux l’entrée de l’hôtel. Un minable boxon qu’ils avaient tapé cent fois. Plantes vertes dans le hall, tapis effiloché jusqu’au premier, le lascar de la réception se pignolait malade toute la journée, à lire des bouquins de cul des années cinquante. Répondait aux questions avec la queue à la main dans sa poche de pantalon, jusqu’à ce qu’il se ramasse une mandale à travers la gueule. S’était fait tirer la caisse une dizaine de fois. Tony déclara, distraitement :
— Je pensais que Barrio avait clamsé, depuis le temps…
— Non.
— Sacré vieux chien ! Comment elle est, sa marmite ?
— Une jeune bique pas mal. Les avant-bras couverts d’abcès.
Tony regarda les doigts maigres faire tourner le barillet, le cuivre des étuis. Chaque fois qu’il montait sur un coup, Milard vidait son arme et la remplissait cartouche par cartouche. Son visage cireux ne trahissait rien. On ne pouvait pas dire s’il avait peur, s’il était impatient ou excité, si, comme Tony, il avait la bouche sèche, l’estomac noué et froid dans les poignets et les coudes. Besoin de pisser un coup. Milard remit le .38 dans l’étui, porta le Motorola à hauteur du visage.
Il y avait d’autres flics dans l’arrière-cour de l’hôtel.
Assez de monde pour investir.
D’une voix calme et précise, de sa voix de commandement, Milard donna le top départ de l’opération. Ils quittèrent la voiture, le vieux flic devant, Tony en couverture. Lorsqu’ils poussèrent la porte vitrée, l’employé de la réception leva la tête et les examina pensivement. Tony ne le reconnut pas. Le malade avait dû décrocher. À la place, il y avait un rouquin balèze aux cils très blancs, à la bouche fine et rentrée comme une boutonnière faite au canif dans une boule de pâte blanchâtre, qui se leva lentement et saisit la chaise sur laquelle il était assis par le dossier.