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Milard eut à peine le temps de dégainer.

La seconde d’après, la glace de l’entrée leur dégringolait dessus.

Chapitre XI

Jankovic avait la veste ouverte, les mains aux hanches. Il portait une chemise bleu pâle, mais pas de cravate. Il ne pensait pas à dissimuler la crosse du .357 dans l’étui de tir instinctif. Le directeur de la clinique l’observait de loin, tout en faisant pivoter son fauteuil de cuir.

— Je suppose que vous avez une commission rogatoire ?

— Pas besoin de ça pour consulter le registre des entrées.

— J’ai essayé d’expliquer à l’un de vos inspecteurs…

— Il ne s’agit pas d’un renseignement à caractère médical.

— Commissaire…

Jankovic sortit son paquet de cigarettes.

— Un de nos types a été descendu. Nous n’aimons pas du tout ça. Nous avons tout lieu de penser…

— Commissaire, notre clientèle…

Jankovic se ficha une cigarette à la bouche, omit de l’allumer.

— Vous me faites perdre du temps, docteur.

Ils se mesurèrent du regard.

Le policier s’assit dans un fauteuil, le temps que quelqu’un apporte le registre. À travers les vitres, le ciel était d’un gris neutre étale.

— Vous pouvez fumer, commissaire.

— Merci.

— Notre réputation nécessite une grande discrétion de notre part.

— Bien sûr ! Le fric, hein ?

— Il en faut pour faire tourner une boutique de ce genre. Vous pensez…

— Je ne pense rien. Nous en sommes à une phase… exploratoire de l’enquête. Nous ne devons rien négliger. (Jankovic prit la peine de sourire.) Il va de soi que nous ne donnons jamais nos sources d’information. Cuisine maison.

— Ah ! Bien, bien…

La fille était grande, avec un visage revêche, des talons plats, et donnait l’impression d’avoir avalé un parapluie. Elle hésita et posa le registre sur le bureau, puis elle quitta la pièce. Jankovic mit moins de quarante secondes pour trouver. Il referma le cahier.

— Ce que vous cherchiez ?

— Non.

Il se leva, gagna la porte.

— Commissaire…

Il se retourna à peine.

— Oui ?

— Vous dissimulez mal… Il en est à son quatrième ou cinquième séjour chez nous. Un de ces jours, quelque chose va casser pour de bon. Ou alors il se fera passer dessus par un camion.

Jankovic sortit, emprunta des couloirs. Dans la rue, il hésita à regagner sa voiture où l’attendait un chauffeur. Ils avaient suivi la femme et elle les avait menés à Giraud. Il avait connu le journaliste lorsque ce dernier s’occupait des affaires de grand banditisme. Il se disait à l’époque que Giraud jouait dans tous les camps à la fois. Qu’il n’était pas prudent d’essayer de le shooter. Ça remontait à 79–80. Depuis, Giraud avait plus ou moins levé le pied. Il avait entrepris d’écrire un bouquin. On ne le voyait plus beaucoup traîner, et il était interdit de séjour dans presque tous les services de police.

Jankovic fit un signe au chauffeur, en passant, et continua à pied.

Il faisait chaud.

Un camion…

Il appela depuis une cabine.

Château prit immédiatement.

À travers le pare-brise de la voiture, le chauffeur vit Jankovic batailler au téléphone, sans cesser de surveiller la rue autour de lui. Raccrocher rageusement. Il glissa Paris-Turf dans la boîte à gants, se pencha pour ouvrir la portière. Jankovic se laissa tomber sur le siège.

— Porte de Saint-Cloud. Vous me lâcherez dans le coin et vous rentrerez. (Il ricana.) Prospérité aux truands. Roulez, roulez… On n’a pas toute la vie. Où est ce putain de gyro ?

— Derrière…

Jankovic jeta le bras par-dessus le dossier, saisit l’engin.

L’homme pressé.

L’air gronda dans l’habitacle lorsqu’il baissa la vitre.

Gyro, deux tons… Le commissaire Jankovic courait à la place du mort à la rencontre de son destin. Les voitures étaient soufflées de part et d’autre dans le rugissement du moteur en surrégime, les cisaillements de pneus. Il ne haïssait pas plus Giraud qu’il n’avait haï Dieterich ; au juste, il ne haïssait personne en particulier. Il s’était embringué dans un coup et il irait jusqu’au bout. C’était sa manière de ne pas faillir.

La voiture s’arrêta en travers à un arrêt de bus.

Jankovic la laissa partir avant de se diriger vers la bouche de métro la plus proche. Main gauche, main droite. Il revint à l’air libre dans le quartier de Belleville. Le ciel était à présent tendu d’une taie blanchâtre, et un vent gris et poussiéreux remonta la rue, lancinant et tiède comme un regret. Dans l’arrière-salle du bistrot arabe, Château n’était pas seul. Il y avait avec lui deux hommes que Jankovic n’avait jamais vus. Entre les piles de casiers à bouteilles, à la lumière verdâtre qui tombait du plafonnier, ils étaient aussi déplacés qu’un piano de concert dans une réunion de sourds.

Sur un signe de Château, tout le monde s’assit autour de la table.

— Jankovic, fit l’un des inconnus, nous aurions pu avoir ce canardeux par la bande. (Le ton n’était guère amène.) Il serait revenu à la surface, un jour ou l’autre… Nous ne sommes pas persuadés qu’en toutes choses la précipitation soit la meilleure attitude possible, voilà tout.

Jankovic sourit lentement, les coudes sur la table.

— Dois-je prendre ces propos pour une remontrance ?

L’homme haussa les épaules.

— Prenez-les pour ce que vous voudrez. Nous n’avons presque pas de marge de manœuvre, vous le savez aussi bien que nous. (Il joignit les doigts.) Il y avait urgence en ce qui concernait Dieterich, et il a fallu opérer à chaud. Pour le reste, maintenant…

— Elle est restée toute la matinée avec Giraud. Vous croyez qu’ils ont passé leur temps à enfiler des perles ?

— Nous ne pensons rien, Janko, fit le second inconnu de mauvaise grâce. Vous avez vos méthodes, nous avons les nôtres, mais nous devons tous tirer dans le même sens. La femme et Mauber vous ont filé deux fois entre les pattes. Rien à dire pour l’opération Dieterich, encore que… tous les aspects de la question n’aient pas été parfaitement maîtrisés. Globalement positif. (Il leva les sourcils.) Janko, pas d’improvisation. Nous ne savons pas au juste ce qu’elle sait. Qui elle a rencontré. Nous n’avons aucune espèce d’idée, en ce qui concerne ses intentions.

Jankovic alluma une cigarette.

— Pourquoi pas une table ronde ? Vous pourriez négocier directement.

L’homme inclina la tête.

— Qui vous dit que nous n’y songeons pas ?

Château sortit son briquet, les yeux vagues.

— Berg est arrivé hier par un vol régulier, annonça-t-il. Il est descendu à l’International Hôtel avec sa troupe. Selon certains bruits, il aurait l’intention de se montrer aux obsèques, pour marquer le coup. Il sera très entouré. Il ne faut pas exclure qu’il rencontre la veuve et quelques autres personnalités françaises et étrangères. Il peut lui venir à l’idée de passer un concordat avec certains. Berg est bien plus précieux que Dieterich, dans certains coins du monde. Question d’implantation.

— Pas question de concordat, coupa le premier inconnu.

Jankovic l’examina. Pas plus de la quarantaine, complet de bonne coupe, chemise en soie et cravate-club, les cheveux courts. Services spéciaux ? Ne paraissait pas armé. L’autre avait dépassé la cinquantaine, mais semblait en très bonne forme. Jankovic écrasa sa cigarette par terre, du bout du pied. Au départ, le coup était simple : effacer un type pour en faire sortir un autre. Jankovic n’avait ni estime ni sympathie pour les hommes des Services spéciaux. Il était flic de Criminelle.