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— Fou ? C’est des mecs d’une boîte privée. Le Grand n’est pas fou, il a pris de la surface. (Vence jeta un coup d’œil dans le rétro.) Il vaudrait mieux pas continuer à tourner, on va finir par leur agacer les gencives.

— Tu mouilles ? demanda Mauber.

Vence regarda la figure du jeune homme, puis le .45.

— Penses-tu !

— Il est complètement déchiré.

Vence haussa les épaules, lâcha à contrecœur :

— Bermau, il serait temps que tu sortes les aérofreins et que tu atterrisses. Dieterich s’est fait effacer par un cow-boy. Zano, juste avant : quatre cents grammes de plastic sous le châssis de sa Rover. On n’a pas retrouvé une seule de ses dents en or, ni quoi que ce soit de son chauffeur garde du corps. Y en a qui racontent qu’il était seul dans la bagnole quand elle a pété, Zano. Seul avec une balle dans la tronche. Avant Zano…

— Ça va, coupa Mauber en rangeant son pistolet, on décroche.

La BMW prit la rampe de sortie.

Vence conduisait plus relax.

Jusqu’au moment où une Datsun Patrol leur coupa la route.

D’instinct il stoppa, enclencha la marche arrière.

Derrière, une grosse Ford vint plonger contre son pare-chocs.

Vence tourna une face livide vers le jeune homme.

— Si c’est des emmerdes que tu cherchais, j’vais te dire, tu les as trouvés.

Mauber lui flanqua le canon du colt à travers la figure.

— T’es pas dans le coup, papa, fit-il d’une voix sourde. J’t’ai braqué de bout en bout…

Il sortit posément de la voiture, les bras écartés du corps.

On tira Vence dehors. Il pissait le sang par le nez et la bouche.

Mauber regarda au loin la silhouette de l’International Hôtel.

Des drapeaux d’une douzaine de pays pendaient, flasques, aux hampes dressées devant. Mauber changea de pied d’appui. Le passager de la Datsun était grand et mince. Il se déplaçait de biais, sans quitter les deux hommes des yeux. Il tendit la main, la paume en haut, les doigts à peine pliés.

— Ton calibre, petit…

Mauber lui expédia le .45.

— Tu as des papiers, quelque chose ?

Mauber haussa les épaules, expédia de la même façon son portefeuille.

L’homme avait des gestes vifs et souples. Il examina distraitement le contenu. Mauber essaya de distinguer les autres, autour. Des durs, mais pas forcément des arcans. D’autres flics ? Il se passa la main dans les cheveux. Pas d’armes apparentes.

— Qu’est-ce que tu foutais dans le coin, petit ?

— On cherchait une piaule. C’est interdit ?

— À midi ? Avec un feu ?

Mauber le regarda de loin. Il dit seulement :

— Il faut que je voie Berg.

L’homme haussa les épaules. Son regard était dur et fixe.

— Berg ? Inconnu au bataillon.

Il renvoya les papiers, que Mauber bloqua contre le torse.

Puis le .45.

— À ta place, petit, je ferais pas de vieux os dans le coin, dit-il d’une voix neutre. Ton copain a besoin de se faire arranger la façade. Tu vas quand même pas le laisser perdre son sang comme ça cent sept ans. (Il retourna à la Datsun, sans présenter le dos. Mauber fourra le pistolet dans sa ceinture.) Petit, il n’y a pas de Berg au numéro que tu as demandé.

Mauber regarda partir les voitures. Un numéro de clowns, mais de clowns gonflés. Le soleil et la haine lui brûlaient le crâne. Il balança Vence sur le siège du passager sans le moindre ménagement, se glissa au volant. Pas de Berg… Il s’arrêta devant la première pharmacie. Vence respirait fort, la tête renversée en arrière, et ça lui gargouillait vilainement dans l’arrière-gorge. Mauber le traîna dans l’officine. Un rongeur en blouse blanche apparut et se mordilla le pouce gauche. Mâle ou femelle, difficile à dire. Vence geignait doucement.

— Coup de pare-brise, expliqua Mauber.

— Les ceintures de sécurité, observa le rongeur, ça existe, vous savez.

— Il supporte pas. Moi non plus.

Vence s’enroula autour du potard, du sang frais apparut sur le coton de la blouse. Mauber était déjà à la porte, et en quelques foulées rapides et souples il avait atteint la voiture.

Les pneus couinèrent à peine.

Mauber se rappela les yeux livides de la femme flic.

Chapitre XII

C’était une soirée très tiède, de merde : le flanc des hautes herbes était pâle et gris, un vent exsangue les troussait de temps à autre, sans y attacher vraiment une grande importance, avec une manière d’indulgence distante et amère et d’indifférence ennuyée. Il allait pleuvoir, on voyait des nuages s’amasser juste au-dessus des Bordes au fur et à mesure que l’obscurité montait, à croire que la nuit et l’orage se faisaient la course d’un commun accord, les dernières longueurs, la première avec ses imprévisibles réserves d’ardoise lisse, le second avec sa choucroute tropicale, sa chantilly tournée frangée de jaune qui s’entassait jusqu’à vingt mille pieds et nous envoyait des bourrasques, faisait ronfler le brasier comme s’il l’empoignait et le secouait en tortillant les flammes, et prenait un malin plaisir à égrener les étincelles ravies bien plus haut que le faîte du toit, dans ce qu’il restait de bleu délavé, immobile, au-dessus de nos têtes.

Sur le bord de la terrasse, j’essayai d’évaluer l’étendue de ma propre invulnérabilité : elle me parut immense, complexe et finalement dérisoire. Le fait d’avoir un verre entre les doigts ne la rendait guère plus consistante, ni moins épuisante. Bien qu’il fît encore assez clair, des visages sans relief se superposaient, et leur expression scrupuleuse et inquiète n’était pas de nature à me rassurer, à supposer que j’aie eu envie de l’être, et bon Dieu, je ne sais pas si j’en avais envie, mais besoin oui.

Au bout d’un moment, j’ai enfin remarqué le grondement allègre du feu, le crépitement vif, impertinent, des fagots, l’enchevêtrement implacable et enjoué des flammes, j’ai vu l’expression de ses yeux calmes, plantés un peu de travers dans les miens, fixes et froids, et j’ai trouvé le moyen d’esquiver encore une fois, bien que cela ne servît plus à rien, dorénavant, sinon à gagner du temps, alors que je savais que s’il en restait encore, je ne pourrais plus que le gaspiller en pure perte en divertissements aléatoires, en mornes parcours brefs, sans relief, pas plus sensés que ceux de la bille d’acier d’un flipper aux mains d’un joueur habile. Elle s’était approchée de moi, avait secoué ses courts cheveux coupés à la garçonne et dit :

— Tricheur…

Ses yeux étaient pleins de colère, de rage ou de souffrance. Avec le dos de la main, je m’étais essuyé la pommette gauche, comme je le fais souvent. Bien sûr que je trichais. Ça me servait à gagner ma vie, de tricher. Je ne me rappelle pas une heure, pas une minute, durant laquelle je n’ai pas triché. Je suppose que, dans sa bouche, tricheur signifiait quelque chose de grave et d’important, ou alors elle ne l’aurait pas dit, et surtout pas sur ce ton de ressentiment.

J’aurais aimé lui dire que tout le monde trichait, et heureusement, car autrement tout aurait été impossible, sans issue. J’aurais aimé lui faire remarquer qu’elle aussi trichait, certainement. Que nous étions embarqués dans la même galère et qu’il n’y avait pas à jouer les farauds, puisque de toutes les façons nous n’avions pas le choix, et que la cargaison finirait par arriver à destination, quel qu’en soit l’état, et nous ne serions plus très frais, les uns et les autres, plus usés que meurtris et sûrement tout aussi dépourvus de valeur marchande que des balles de coton moisi, et qu’on ne nous traiterait pas avec plus d’égards. Quelque chose sur son visage m’a prévenu de n’en rien faire : elle était tapie dans sa colère, confortablement rencognée, et à quoi bon l’en faire démordre ? Il s’agissait de quelque chose de tonique et de salubre, qui, en tout cas, me mordit jusqu’à l’os, et je repassai le dos de la main sur ma joue, très lentement, en regrettant d’avoir traversé ma propre vie comme un météore.