Elle avait répété, tout aussi durement :
— Tricheur…
Elle n’avait eu besoin que d’un coup d’œil pour voir les cartes.
Si j’avais eu plus de culot, beaucoup plus de culot, si la donne n’avait pas été aussi pourrie, oh oui, j’aurais essayé, essayé de lui expliquer. Si j’avais bu, j’aurais peut-être réussi, elle aurait compris.
Que j’en avais plus que marre.
De tricher.
Giraud se relut.
Il avait réussi à se tirer de la clinique comme un voleur. Dans son appartement vide, il se mit à errer, le carnet à la main, parcours sans faute du noir derrière au noir devant. Il lui revint, exsangues et furtifs, les échos d’une clarinette narquoise dans le noir, le froissement des balais semblable à des pas ralentis.
Elle avait lu, relevé le front et dit :
— Pas mal, tricheur, pas mal…
C’était loin, maintenant. Furtif et inconsistant.
Giraud se laissa tomber dans son fauteuil président, mit en route la machine à écrire. Mort d’un truand, clap dixième. La première touche claqua sur le papier avec la sécheresse laconique d’une culasse qu’on arme. Les autres… Les autres auraient pu raconter l’histoire dérisoire d’un homme pris à son propre piège, s’intituler « Mémoire (il n’en avait plus) d’un agent double », mais c’eût été déraisonnable. Les suivantes inscrivirent le texte d’un rapport destiné à être reproduit sur microfilm. À l’usage d’une puissance étrangère, parce que Giraud ne la connaissait même pas.
Chapitre XIII
Elle avait terminé sa partie de flipper lorsque le black s’approcha, une cigarette à la bouche, en traînant un peu la plante des pieds. Il portait encore son espèce de bonnet à la Mingus et ne semblait pas pressé.
— Ouais ? fit-elle.
— Vous avez cinq minutes ?
Elle reprit sa cigarette, sur le verre du tilt. More fun to compete. Derrière la fumée, elle l’examina rapidement, fit craquer ses phalanges. Elle avait de longs doigts blêmes et osseux, pas du tout en rapport avec ses fonctions ou l’expression de son visage. Il était immobile et lui barrait le passage.
— Casse-toi, Boule de Neige, dit-elle d’une voix désagréable.
Il ne bougea pas, se contenta de laisser les bras pendre le long de son corps. Son visage était penché, attentif. Elle se passa les doigts dans les cheveux.
— Tu as envie de retourner au trou ?
— Pas tellement…
— Alors ?
— Cinq minutes.
Elle rit avec dureté.
— Tu veux que je te paye un verre, pendant qu’on y est ?
— Non… (Il hocha la tête.) J’ai de quoi vous en offrir un.
— C’est quoi, ton job ? Le pain de fesses ? Le racket à la sortie des écoles ? Le deal ? (Elle glissa les doigts dans sa ceinture de jean.) Il vaudrait mieux que tu dégages…
— Qu’est-ce que vous prenez ?
Elle consulta sa montre.
— Ricard. C’est quoi, ton blaze ? Jo le Morbaque ?
— Napoléon…
— Tu vas ramasser un aller simple pour le dépôt.
— Napoléon Leroi Charles.
Elle laissa de la fumée s’échapper de sa bouche, la tête un peu inclinée sur l’épaule droite. Il souriait, sans avoir l’air de se foutre de sa gueule. Très grand, bien balancé. Elle finit par secouer les épaules. Un être humain comme les autres. Il s’effaça devant elle, avec une élégance courtoise, la suivit au comptoir où elle se jucha sur un tabouret, les talons de bottes dans la barre. Elle piocha dans la kémia.
— Tu manques pas d’air, Napo… C’est quoi, ton plan ? T’envoyer un poulet de la Criminelle ?
Il noya les deux Ricard.
— Si je vous disais non ?
— Je te croirais pas.
Il eut un rire grave, low-down. Elle écrasa sa cigarette et parut en même temps se débarrasser du fardeau qui lui pesait sur les épaules. Elle se passa de nouveau les doigts dans les cheveux, but quelques gorgées.
— Pourquoi tu étais au trou ?
— Des conneries… Un type m’a payé en monnaie de singe.
— Des clous.
Il soupira et sourit. Costaud et désarmant. Elle sortit un paquet de cigarettes froissé, en alluma une. Peut-être qu’on l’avait vraiment payé comme ça, peut-être qu’il s’était réellement fait mettre, peut-être aussi qu’il écoulait de la fausse monnaie, que c’était son job. Le Parquet l’avait refoutu dehors, à charge pour lui de déférer à toute convocation de justice ultérieure. Son jean et sa chemise de toile kaki étaient d’une propreté méticuleuse. Pas de bijoux ostentatoires, des pataugas.
— Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?
— Je bosse au tri…
— Fonctionnaire ! Qu’est-ce que tu vendais au type qui t’a arnaqué ?
— Des dessins.
— Pornos ?
— Non… Je pourrais, mais ça me dit rien.
— Cher ?
— Non. Même pas !
Elle vida son verre, le reposa sur le zinc, chercha de la monnaie et commanda la même chose. Napoléon Leroi Charles. Et puis quoi encore ? Elle secoua la tête. Dans un rade avec un coloré. Merde alors. La plupart du temps, elle se contentait de les interviewer sans complaisance particulière. La plupart du temps, ils n’arboraient pas ce genre de bonnet et il ne leur serait pas venu à l’esprit de l’inviter à prendre un verre. Jamais d’innocents, avait déclaré Château. Filez-moi du temps et les moyens et je vous sors le crâne.
— Je connais un restau, un peu plus loin, dit-il. Ça vous dirait ?
Elle se surprit à hausser les épaules. Elle était assez grande pour se défendre, de toute façon. Château voulait l’emmener à l’enterrement de Dieterich, certainement pour compléter son éducation. Le cirque promettait d’être savoureux, seulement il y avait la chaleur qui grouillait au ras des chevilles, le ciel laiteux, les grosses bulles molles et tièdes qui crevaient de temps à autre entre les arbres poussiéreux, figés dans un sinistre garde-à-vous à la solennité en carton-pâte.
Elle murmura :
— Ça me dirait, mais ne vous mettez pas martel en tête… Pour la botte, pas la peine de vous faire des illusions.
Il grimaça.
— Des illusions ? (Il lui tint la porte pour sortir.) Vous vous en faites donc jamais ?
Elle ne trouva rien de définitif à rétorquer, serra le sac sous son bras.
Dedans, il y avait le Motorola qui la reliait en permanence à l’équipe en planque sur l’appartement de Mauber, une bombe incapacitante et une vingtaine de cartouches en vrac parmi tout le méli-mélo qu’elle emportait partout avec elle, et dont elle ne trouvait que rarement l’usage. Elle marchait à grands pas. Il n’avait aucun mal à suivre, cool, décontracté et silencieux.
Mingus…