Dans la contre-allée un homme courait, en jogging noir et Adidas. Taille moyenne, corpulence mince, cheveux châtains coupés court, visage carré. Yeux clairs. Nez droit. De temps à autre, il consultait la montre carrée qu’il portait à l’intérieur du poignet droit. Sa foulée régulière avait quelque chose de négligent. Il aurait pu faire beaucoup plus fort, sans le moindre doute. Il se bornait à enrouler en toute quiétude. La chaleur ne l’affectait pas outre mesure.
Plus loin, deux hommes attendaient dans une Renault 20 gris métallisé.
Ils n’étaient guère impatients.
La voix de la fille était aiguë, pressante :
— Malou, il faut absolument que tu viennes. Écoute, j’ai besoin de monnaie aujourd’hui. J’te jure, c’est important. Il faut que je te parle. Tu peux pas ?
— Pas cet après-midi.
— Ce soir ?
— Peut-être. Est-ce que je peux te rappeler ?
— Quand ?
— Quand tu veux…
— D’accord. Huit heures.
— Vingt mille, tu peux ?
— Oui.
— Tu m’appelles au…
— Comme d’habitude.
Sans lui laisser le temps, Malou Dieterich raccrocha. L’homme qui avait pris l’écouteur le reposa sur la fourche, la consulta du regard et secoua les épaules. Il était petit et trapu, vêtu d’un complet en alpaga sombre.
— Les bretelles, dit-il d’une voix sourde, elle connaît pas ? Malou Dieterich haussa les épaules. Il lui alluma sa cigarette.
— Merci… Non, je crois pas qu’elle connaisse.
— Dommage. Vous allez vraiment craquer vingt mille balles ?
— Pourquoi non ? Vous voyez une autre solution ?
— Oui. Elle est comment ?
— Inoffensive.
— D’accord, mais elle peut l’ouvrir un jour ou l’autre.
— On en est tous là, pas vrai ?
Il inclina le torse dans un semblant de salut. Elle se dirigea vers la fenêtre, souleva le rideau. Elle essaya de se rappeler le corps de la fille, ou son sourire, sa manière de parler et de se mouvoir. Jeune, le ventre plat, elle portait une chaîne d’or gris à la cheville gauche. Elle laissa retomber le rideau, se retourna. L’homme observa :
— C’est votre fric, après tout.
— Voilà. Et vous n’êtes pas l’exécuteur testamentaire.
Il secoua de nouveau les épaules, enfonça les mains dans ses poches de veste. Il avait une bonne cinquantaine d’années et l’apparence d’un industriel tranquille. Il ne portait pas d’arme. Les deux autres, dans la cuisine, avaient chacun un .38 canon court sous l’aisselle et ne faisaient rien pour le dissimuler. Malou Dieterich s’assit dans un fauteuil, croisa les genoux. Il regarda ses jambes. Il hasarda :
— Le Grand a peut-être une autre manière de voir la question…
— C’est pour ça qu’il vous a envoyés ?
— Pour ça, ou parce qu’il était inquiet pour votre sécurité.
Elle releva les commissures des lèvres, écrasa sa cigarette.
— Merci… (Elle ricana.) Je vous attendais même plus tôt. Quand est-ce que Berg veut me voir ? Avant ou après l’enterrement ?
— Pendant. Il n’a pas beaucoup de temps. Vous non plus, je pense.
— Et la sécurité, après ?
Il sortit un paquet de Craven, l’examina et releva la tête, son regard remonta des chevilles aux genoux, apprécia le galbe des mollets, la finesse des escarpins à talons, s’attarda sur la poitrine pleine. Il réfléchit :
— Ça dépendra. De vous d’abord, bien entendu.
— Vous avez changé, Max. Tout le monde change, c’est d’accord, mais je ne vous voyais pas dans les buts, cette fois. Qu’est-ce que vous êtes, chez Berg, onzième couteau ou pourvoyeur ?
Il prit place, assez cavalièrement, sur le bras d’un fauteuil, en face d’elle, alluma une cigarette et laissa tomber l’allumette de sûreté dans un cendrier.
— Malou, dit-il avec gravité, le Grand n’a rien contre vous. Il est disposé à passer l’éponge, parce qu’il sait que vous avez toujours été régulière avec Rolf. Il n’a pas envie de penser que vous êtes mouillée dans le coup.
Elle sourit.
— Et vous, Max, qu’est-ce que vous en pensez ?
— Que vous êtes juste assez tordue pour ça. Mon avis n’a aucune espèce d’importance. (Il porta la cigarette à sa bouche.) Pour la gonzesse, c’est une autre paire de manches…
— Un deal, dit Malou. C’est ça ?
— Une preuve de bonne foi, fit l’homme. Le Grand y serait très sensible. (Il secoua de nouveau les épaules.) Elle a vu le type qui a effacé Rolf, elle pourrait le décrire ou le reconnaître.
— Vous dites les choses autrement, Max, mais ça signifie pareil. Vous voulez que je vous balance la gosse. (Elle agita impatiemment un pied devant elle.) Vous me demandez de la donner. En quoi cette histoire concerne Berg ?
Il redressa les épaules, la fixa d’un air maussade.
— Je crois pas que vous avez le choix, dit-il avec réticence. Il veut la gonzesse, point à la ligne. Il veut l’enfant de putain qui a négocié Rolf. Il veut savoir d’où le coup est parti. Je reconnais, vous êtes entre l’arbre et l’écorce, mais c’est comme ça. Il fallait pas commencer.
Elle se leva d’un coup, s’approcha de l’homme.
— Rolf avait levé la fille dans un fast-food, sur les Champs. Elle crevait la dalle, elle n’avait plus rien à se foutre sur le dos, pas d’endroit où aller. Max, ça vous rappelle pas quelque chose ?
Il se leva à son tour, écrasa sa cigarette.
— Malou, tout ce que vous pourrez me dire, ça y changera rien. Vous, moi, on pourrait s’entendre, c’est sûr, et j’en ai rien à cirer de cette sauteuse. (Il prit un air gêné et malheureux.) Essayez d’expliquer le coup au Grand, si vous avez le temps. Ça m’étonnerait que vous y arriviez. (Il écarta les bras.) Sinon, ça sera vous ou elle, et en fin de compte les deux.
Elle se prit les coudes dans les paumes, balança le torse et dit :
— Les deux voyous, à côté, c’est pour ça ?
— Oui, souffla Max.
— J’ai jamais balancé personne, Max…
— Je sais. Malou, le Grand a complètement dévissé. Je sais pas si c’est le fric ou quoi, il a viré complètement parano. Il est speed les trois quarts du temps. Il pieute avec une Kalash à la tête du lit. Complètement déchiré. Certaines interviews, il s’en occupe lui-même…
Il débitait sa leçon, d’un ton qui ne se voulait même pas persuasif.
Elle frissonna, remonta le menton. Serra durement les paupières.
— Qu’est-ce que vous feriez à ma place, Max ?
Il la regarda avec ce qui pouvait passer pour une expression de pitié.
— Tout pour pas leur tomber entre les pattes.
— Max, est-ce que vous me laisseriez me tirer ?
Elle rouvrit les yeux. Pas besoin de grandes phrases. Elle porta une main à sa gorge. Max la surveillait avec embarras et déclara :
— Tâchez de vous entendre avec lui, seulement.
Il ne trouva pas le courage de lui dire qu’il l’emmenait à l’abattoir. Et qu’il le faisait parce qu’il ne pouvait pas en être autrement, parce qu’elle ne pourrait même pas parler à Berg. À son regard, soudain grave et tranquille, il eut pourtant l’impression que la femme avait compris. Et qu’elle éprouvait pour lui une manière de compassion…
Chapitre XIV
Mauber avait un automatique dans l’oreille, et celui qui le tenait ne semblait pas doté de la moindre parcelle d’humour. L’autre était bâti en force, et il jouait avec le ceinturon enroulé dans sa main. La fille ne bougeait plus. Elle était étendue par terre au pied du divan, entièrement nue. Mauber sortit une cigarette, l’alluma. Il dit, très doucement :