Выбрать главу

Dans la rue, elle lui prit le coude.

— Jamais trop tard, Milard.

Il secoua la tête et posa les doigts sur les siens.

Il essaya d’imaginer son corps nu et bronzé, sur le sable d’une plage vide et blanche, sous un ciel bleu violacé, la mer de jade. Certainement mince et musclé, entretenu par le sauna et l’aérobic, d’une gracilité trompeuse. Elle avait les doigts glacés. Il se sentit fragile et amer sans raison. Elle lui donna une petite bourrade dans les côtes.

— Vous vous promenez toujours avec cet engin ?

Il rit dans la foulée.

— Oui. C’est réglementaire.

— Et ça vous sert à quoi ?

— Plus à grand-chose, j’imagine.

— Vous m’apprendrez à tirer ?

Il lui jeta un coup d’œil rapide, la vit se mordiller la lèvre inférieure.

— Pourquoi pas ?

Elle s’arrêta à côté de la voiture, lui fit face sans le lâcher.

— Inspecteur…

— Oui ?

— Est-ce que ça vous ennuierait vraiment beaucoup de m’embrasser ?

Éliane Forrestier se leva et son compagnon allait faire de même, mais elle prévint son geste et il resta assis à la regarder payer et glisser le sac sous son bras. Elle se passa les doigts dans les cheveux.

— J’en ai pas pour longtemps, mais je serai pas à la boîte. Où je peux t’appeler ?

— Chez moi. Tu veux le numéro ?

Elle le retint de tête. Il la regarda sortir. La toile délavée du jean moulait ses fesses de manière particulièrement indiscrète. Napoléon commanda un autre café à la turque, s’étira. Flic ou pas flic, elle lui plaisait drôlement. Il aurait quand même préféré qu’elle ne soit pas de la Maison. Sur la nappe, en quelques coups de stylo à bille, il dessina son visage puis sa silhouette, et arracha le coin de papier qu’il mit dans sa poche. Tout en buvant son café, il réfléchit qu’elle ne l’avait pas envoyé aux pelotes. Une femme avec un calibre à la ceinture, ça ne lui était jamais arrivé. Elle avait des yeux bizarres, comme si elle était tout le temps en colère contre le monde entier. Elle n’avait pas l’air de vouloir se rendre compte de l’effet qu’elle pouvait faire sur un mec.

Elle connaissait Charlie Mingus. L’autre, le musical.

Il se leva.

En quittant le rade, la chaleur d’étuve lui tomba sur les épaules.

Malaise : il était accro d’un cul habillé Wrangler Jeans.

Dans le vestiaire, l’homme troqua son jogging noir et les Adidas contre une chemise bleu pâle de coupe militaire, une cravate-club en soie et un complet bleu marine. Il chaussa des boots noirs qu’il astiqua minutieusement, puis il s’examina devant la glace murale. Dans son étui d’épaule, le .22 n’était pas immédiatement décelable. L’homme compara son apparence et sa tenue avec la photo couleur glissée dans le cadre, à la hauteur des yeux. Satisfait, il sortit le pistolet, éjecta le chargeur rempli de balles expansives, le remit dans la crosse et l’arme retourna dans l’étui.

La pièce sentait la sueur, la poussière et l’embrocation.

L’homme rassembla ses affaires qu’il fourra dans une armoire métallique fermée par un cadenas. Au moment de sortir, il récupéra la photo, la déchira en petits morceaux. Il éteignit, verrouilla la porte derrière lui.

Dans la première bouche d’égout, presque sans se baisser, il glissa les morceaux de photo, poursuivit son chemin les bras ballants, la tête haute. Il n’avait pas besoin de courir. Son cœur battait comme une grosse pompe régulière et tranquille. Il esquissa un pas de deux désinvolte, se passa le pouce sur la pommette droite.

Il ne visserait le tube creux du silencieux qu’au dernier moment.

Lorsque l’objectif n’aurait plus que quelques secondes à vivre.

Il monta dans un bus.

Dans certains cas précis et à condition d’obéir à un formalisme rigoureux, l’administration de la mort anonyme pouvait revêtir un indéniable aspect esthétique, dépourvu de toute connotation morale susceptible de l’affadir.

.22 dum-dum.

Devenu agent de sécurité d’une entreprise de gardiennage, il avait reçu de Château une double mission, supprimer la femme Dieterich qui se trouvait à proximité immédiate de Berg et ne devrait plus jamais être en mesure de parler, aspect des choses qui ne soulevait aucune difficulté, même si elle devait paraître avoir été abattue par erreur, et neutraliser l’autre tireur. Ce qui ne présentait pas non plus l’ombre d’un problème, puisqu’on allait lui amener le jeune homme comme sur un plateau.

L’homme recevait ses instructions du seul Château. Cloisonnement. Il avait coutume de les exécuter à la lettre, c’est pourquoi il avait épargné la fille, dans le parking.

Il descendit du bus, à plusieurs centaines de mètres du cimetière et n’alluma son émetteur-récepteur plat qu’au moment d’y entrer. Il n’eut aucune peine à repérer l’endroit, pas plus à pénétrer dans le dispositif de protection. Dont il faisait partie intégrante.

Chapitre XV

Château parcourut l’entrepôt, remarqua la camionnette et les hommes en uniforme, qui ressemblaient plus ou moins à ceux des employés d’une société de gardiennage. Il serra la main à un homme mince et grand, au visage en lame de couteau, vêtu d’un complet gris poudre, aux manières sèches et résolues. L’homme constata :

— Eh bien, nous y voilà…

Château le dévisagea et l’autre soutint son regard sans ciller.

Un soldat, habitué à obéir aux ordres. Château releva sa manche de veste, consulta sa montre. Il releva les yeux :

— Je vous donnerai le top de départ par radio.

Le reste fut couvert par le bruit du démarreur de la camionnette dont on lançait le moteur. À supposer qu’il y ait eu un reste.

Giraud cessa de taper et se massa les yeux, puis il arracha la liasse de feuilles de la machine. Il se relut rapidement, enleva les carbones et se versa un scotch léger. Il ne ressentait rien, sauf peut-être un fond d’amertume ou un très vague sentiment de dérision. Il avait conclu : « S’en prendre à l’objectif en l’état actuel des choses ne pourrait être interprété que comme un geste inamical à l’égard de puissances amies ou supposées telles. » Du vent gonflait les voilages, un vent gris et sourd. Giraud s’étira.

D’une cache aménagée dans un placard, il sortit un appareil micro-format et, après un instant d’hésitation, un automatique .38 dans sa gaine en peau de porc, tous deux chargés.

Ce faisant, il s’empêchait de penser.

Il photographia la première page dactylographiée plein cadre, puis la seconde, et les suivantes l’une après l’autre. Autant d’exemplaires à expédier en poste restante sous ses divers pseudos. Brûler les carbones. Envoyer la bobine de film impressionnée après avoir signalé la boîte aux lettres morte qui serait utilisée. Ou la déposer soi-même après un double parcours de sécurité.

Il but son verre.

Avertir Milard, d’une manière ou d’une autre.

Il sentit ses doigts trembler.

Ne pas avertir Milard. Laisser courir.

CHACUN POUR SOI.

Un jour, il cesserait de tricher pour de bon : ils sonneraient, ils seraient à sa porte. Ils se comporteraient certainement avec la plus grande courtoisie et lui témoigneraient ces égards ambigus et gênés qu’ont les professionnels entre eux. Il n’y avait plus de Cour de sûreté de l’État. Dans le meilleur des cas, on le bouclerait avec des droits communs, ou une cellule d’isolement, suivant l’estime qu’ils auraient pour lui. Dans le pire, on l’emmènerait faire un tour et il ne reviendrait plus.