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Il s’y était préparé de longue date, presque dès le début. Giraud fonctionnait depuis bientôt quinze ans et buvait depuis cinq. De plus en plus, au gré de son ascension.

Bientôt, tout serait fini.

À cette idée, il ressentait un intense soulagement.

Il pensa avec calme : « Ils ont Giraud dans le collimateur. Un fusible a sauté quelque part. Ils le laissent continuer à fonctionner comme si de rien n’était. Normal. Giraud en ferait autant à leur place. Ils ne veulent pas Berg. Ils veulent tout casser. Déstabilisation. Giraud, dans tout ça… Ils le feront tomber au passage. Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. »

Il se força à terminer la pellicule.

La CX diesel roulait à fond sur l’autoroute de l’Ouest. Le plus âgé des deux hommes conduisait, l’autre, celui en chemise de soie, avait allumé un mince cigare à la peau ocelée et une odeur douceâtre flottait dans l’habitacle.

— Merde, grogna le conducteur, ça ne vous arrive jamais de fumer autre chose ?

— Cigare au porto. Vous en voulez un ?

— Jamais de la vie…

Ils squattérisaient la file de gauche. Le passager consulta sa montre.

— Vous pouvez lever un peu le pied, nous sommes en avance.

— À quelle heure, le taxi ?

— Quinze heures. Il n’est même pas en approche.

Le conducteur haussa les épaules.

— N’empêche, j’aurais aimé assister à la suite de la corrida.

— Vous aurez toute la presse écrite et filmée pour ça.

Il remarqua :

— Ce n’est pas la même chose.

Le passager sourit avec lenteur.

— Les ordres…

— Bien sûr ! Cloisonnement. Comment pensez-vous que Berg va réagir lorsqu’il comprendra que tout le monde l’a lâché ? Y compris ses plus fidèles amis et ses commanditaires.

Le passager tourna la tête, examina le profil du conducteur avec une attention pensive, dépourvue de toute chaleur.

— Qu’est-ce qui vous dit qu’il aura le temps de réagir ?

Le conducteur rit entre ses dents.

— Mon petit doigt, colonel.

Le passager se pencha à peine et gronda, arrachant le cigare de sa bouche.

— Votre petit doigt, vous pouvez vous le carrer dans l’oignon, comme vous dites ici. D’accord ?

— D’accord. Les heures qui suivent vont donner raison ou tort à l’inventeur du dispositif « ATLANTA »… Je comprends que tout le monde soit un peu nerveux, à commencer par vous, colonel. Imaginez…

Le passager se pencha, actionna la vitre électrique. De l’air s’engouffra en tunnel et couvrit leurs voix. Le cigare voltigea. Le passager remonta la vitre et observa :

— Votre caractère latin vous amène à échafauder des hypothèses inutiles. Autant de fioritures qui vous apparentent au baroque. (Il remarqua, pensivement :) Je n’apprécie pas toutes les impasses du dispositif, loin s’en faut, et mes autorités et les vôtres l’ont désapprouvé… Apparemment…

Il eut un geste de la main, plutôt fataliste.

Mauber était serré derrière, dans la BMW de Vence, entre Céline et le type à l’automatique dont le canon lui fouaillait le flanc. Le plaisantin au ceinturon avait pris le volant. Il conduisait ganté. Mauber regardait les rues défiler. Il s’efforçait de respirer avec méthode et de se dégourdir les doigts. La fille était dans le coltard. Il avait passé un bras autour de ses épaules, mais elle ne répondait plus.

Mauber serra les paupières. Les rouvrit. Des rues…

Un muscle s’agitait sur son maxillaire droit.

Calmos. Décompresser.

Il remua un peu les épaules et le canon s’enfonça sous ses côtes.

— Pas de conneries…

— Quelle connerie ? murmura Mauber. C’est vous qui tenez.

— Un peu, oui, ricana le conducteur. (Il jeta un coup d’œil au jeune homme dans le rétroviseur.) J’dois dire que tu es plutôt mal embarqué cette fois. Avec une gonzesse, en plus. Quelle idée ! (Il sortit quelque chose de sa poche de blouson, l’agita sans se retourner. Mauber reconnut deux passeports.) Tu as pas été prudent, Bermau. À ta place, je me serais arraché solo. (Il jeta les passeports dans le vide-poches.) Si tu es sympa, tu les auras après…

— Après, grimaça Mauber, il vaudra mieux que vous ayez changé de secteur.

La voiture roulait plus lentement.

Le conducteur cherchait une place de parking.

Mauber sentit le froid lui remonter du ventre, lui envahir les bras et les jambes, le prendre dans la tête. Il avait la bouche sèche et une violente envie de pisser. Comme chaque fois qu’il montait sur un coup. Lorsqu’ils l’auraient lâché sur le trottoir, il n’aurait plus qu’à se tirer à toutes jambes, et plus de Berg ni tout le bordel. Pas de passeport, pas de fric, et grillé partout. Il s’était déjà tiré de situations pires. La sueur se mit à lui couler le long des flancs. Des ennemis inconnus. Rien ne tenait debout.

À présent, la voiture roulait au pas.

Mauber n’avait pas d’arme. La fille avait la tenue d’une poupée en chiffon. Le canon du pistolet lui arrachait une douleur lancinante, mais sans consistance. Trop serré pour bouger. Quitte à crever, autant que ce soit tout de suite, quand il manœuvrerait, le coude dans la pomme d’Adam du type, il aurait peut-être le temps de dévier l’arme avant que le projectile lui explose le foie et le reste, aucune chance mais justement…

La voiture ne manœuvra pas : elle courut sur l’erre et vint se ranger derrière une camionnette d’où deux autres hommes sortirent au même instant, revêtus d’uniformes identiques à ceux d’une société de surveillance. Ils encadrèrent les portières arrière de la BMW.

Le conducteur se retourna.

— Terminus. Tu descends. On reste avec toi, des fois que tu aies des velléités d’indépendance.

Mauber sortit. La chaleur le frappa en plein front et il vacilla.

La fille était effondrée en tas. Si ça se trouve, elle était déjà foutue. Mauber se redressa autant qu’il put, examina les visages alentour et n’en retira rien. Il connaissait la rue, le cimetière n’était pas loin. Il fit quelques pas au hasard et ils le laissèrent. Il se retourna, les regarda de nouveau. Il sentait la chaleur du bitume, sous ses plantes de pieds, mais tout le reste était glacé à l’intérieur, comme mort, et pourtant il se savait capable de se déplacer et de viser à une vitesse hallucinante. Il avait trouvé son souffle.

L’homme au ceinturon s’approcha et lui dit au visage :

— Berg contre ta peau, connard. C’est régulier, non ?

Mauber le vit et l’entendit de très loin, et le regarda avec distraction, comme s’il n’avait plus d’importance. Il n’en avait plus aucune. Les autres ombres autour non plus. Mauber se déplia les doigts, les écarta les uns des autres, fit craquer les articulations de sa main droite. Pas des amateurs, ni des types de la rue. Il se rappela les yeux luisants du flic en complet blanc, sa manière de se déplacer, le regard arrogant et incertain de la femme flic.

— Régulier, acquiesça Mauber.

Il regarda la silhouette vague, derrière les vitres teintées de la BMW, se rappela encore les seins durs et tendres, sa pauvre avidité et la douceur de ses mains hésitantes, son espèce de sourire effacé. Les hauts murs, petite sœur. Il tendit la main, la paume au-dessus :

— Je vais pas y aller à poil…

Le conducteur enfonça les poings dans ses poches de jean.

— On te donnera ce qu’il faut au dernier moment.

Mauber sourit.

L’homme précisa :

— Calibre .45. Le tien…

Mauber lui tourna le dos.