Donc, le concile établit que: "Raymond, comte de Toulouse, qui a été trouvé coupable en ces deux articles et que plusieurs indices certains prouvent depuis longtemps ne pouvoir gouverner le pays dans la foi, soit exclu pour jamais d'y exercer sa domination, dont il n'a que trop fait sentir le poids; et qu'il demeure dans un lieu convenable, hors du pays, pour y faire un digne pénitence de ses péchés; cependant, qu'il reçoive tous les ans 400 marcs d'argent pour son entretien, tant qu'il obéira humblement. Que tous les domaines que les croisés ont conquis sur les hérétiques, leurs croyants, leurs facteurs et recéleurs, avec la ville de Montauban et celle de Toulouse, qui est la plus gâtée par l'hérésie, soient donnés au comte de Montfort, homme courageux et catholique, qui a travaillé plus que tout autre dans cette affaire, pour les tenir de ceux de qui il doit les tenir de droit. Le reste du pays qui n'a pas été conquis par les croisés sera mis suivant le mandement de l'Église à la garde de gens capables de maintenir et de défendre les intérêts de la paix et de la foi, afin de pourvoir le fils unique du comte de Toulouse, après qu'il sera parvenu à un âge légitime, s'il se montre tel qu'il mérite d'obtenir le tout, ou seulement une portion, ainsi qu'il sera plus convenable109".
Ce décret est suffisamment éloquent: jamais vainqueur n'imposa ses conditions à un vaincu avec une aussi hautaine assurance. Par une supercherie dont les membres du concile ne semblent même pas conscients, une victoire militaire due en partie au hasard, en partie aux mérites d'un bon chef de guerre, devient la victoire de la vérité chrétienne sur l'erreur; la voie avait été préparée par les victoires des croisés en Terre Sainte, guerres inhumaines parce que l'infidèle n'avait pas droit au nom d'homme. Encore l'Islam pouvait-il inspirer les respect instinctif dû au prestige d'une grande puissance.
Sur une terre chrétienne, l'Église devenait semblable à un juge qui se fût mis à rouer un prévenu de coups de bâton lui interdisant de se défendre parce que la personne du juge est sacrée. Il est assez surprenant de constater que dans cette vénérable assemblée composée de prélats de tous les pays catholiques il se fût trouvé si peu de personnes capables de comprendre ce que cette attitude avait d'odieux; de se rendre compte qu'un tel juge se place, moralement, beaucoup plus bas que le prévenu (ce dernier fût-il coupable), et ne mérite rien d'autre que de se voir rendre ses coups de bâton. Pour expliquer une telle attitude, il faudrait présumer que l'hérésie était à ce moment-là beaucoup plus puissante et plus répandue encore que les documents parvenus jusqu'à nous ne le donneraient à penser.
Le concile de Latran consacre et érige en loi la défaite morale de l'Église. Le pape n'avait pas ignoré les cruautés commises par les croisés: l'abbé de Cîteaux, au lendemain de Béziers, lui avait écrit avec une terrible franchise: "Sans égard pour l'âge et le sexe, presque vingt mille de ces gens furent passés au fil de l'épée", et le pape n'avait eu d'autre réaction que de féliciter son légat. Les plaintes des comtes, des consuls, du roi d'Aragon, les comptes rendus des victoires de Montfort, des bûchers, des massacres, de la destruction des terres et des récoltes, tout ceci avait passé par la chancellerie du Saint-Siège, ni le pape ni les cardinaux ne pouvaient l'ignorer; les évêques avaient entendu en plein concile les accusations portées par les barons occitans contre les croisés, accusations que personne n'avait cherché à démentir. L'évêque de Toulouse a pu s'attendrir sur les "pèlerins" massacrés, mais tout le monde savait que ces pèlerins avaient attaqué les premiers.
Aucune décision du concile ne flétrit les cruautés des soldats de Dieu, aucune ne les proscrit dans l'avenir. Au contraire: Simon de Montfort, "homme courageux et catholique", est récompensé pour avoir "travaillé plus que tout autre dans cette affaire", et tous savaient de quelle façon il y avait travaillé. Les scrupules du pape ne venaient pas, semble-t-il, de l'horreur devant le sang versé, mais de la répugnance à maltraiter un personnage qui pouvait avoir un certain poids sur le plan politique. Après tout, le jeune Raymond était bien moins innocent que les nouveau-nés massacrés à Béziers.
Après la décision du concile, il serait injuste de blâmer le fanatisme d'un Foulques ou d'un Arnaud-Amaury, la brutalité d'un Simon de Montfort: le pape, et l'Église par la voix de ses prélats, les avaient lavés de leurs crimes.
Le comte de Toulouse n'a plus qu'à se retirer dans le lieu d'exil "hors du pays" qui lui aura été assigné. Innocent III lui adresse quelques condoléances de politesse, et se montre plein de sollicitude pour le jeune Raymond, auquel il conseille de servir Dieu en toutes choses, et même (si l'on en croit la "Chanson") lui fait espérer qu'il reconquerra un jour les terres qu'il a perdues. Invention du chroniqueur, ou simples paroles de consolation adressées par un homme âgé à un enfant? Dans tous les cas, instruit par l'expérience, le jeune comte ne s'en remettra plus à la justice du pape pour défendre ses droits.
Simon de Montfort, après avoir appris la décision du concile qui l'institue maître des terres qu'il a conquises, n'a plus qu'à recevoir l'investiture du roi de France pour devenir comte de Toulouse.
Fait significatif: son premier acte d'autorité de souverain (presque) légitime sera dirigé contre l'archevêque de Narbonne, son ex-allié et le principal artisan de son élévation. En tant que possesseur des domaines du comte de Toulouse, Simon avait en fait droit au titre de duc de Narbonne, porté par les comtes. Le légat s'était attribué ce titre dès 1212; et l'hostilité entre les deux hommes n'avait cessé de s'envenimer. Tous deux avaient fait appel à Rome, et le pape avait tranché l'affaire en faveur de l'archevêque (2 juillet 1215). On sait que, venu au concile, Arnaud avait tout fait pour desservir la cause de Montfort. Ce dernier ne le lui pardonnera pas. Il peut sans doute encore moins pardonner l'arrogance de l'homme qui se vante partout de l'avoir "comblé d'honneurs", car il estime, non sans quelque raison, devoir sa fortune à lui-même.
Ce sont à présent deux ennemis qui s'affrontent, en un conflit qui a dû remplir de joie le cœur des Occitans; mais l'archevêque n'est pas de taille à lutter contre Montfort. Entré en maître à Narbonne, Arnaud oblige le vicomte Aimery à lui prêter hommage, et donne l'ordre de relever les murailles que Simon, avec l'approbation du prince Louis, avait fait abattre. Aux protestations de son rival, l'archevêque fait répondre: "Si le comte de Montfort entreprend d'usurper le duché de Narbonne, et s'il met quelque obstacle au rétablissement des murs de la ville, je l'excommunie, lui, ses fauteurs, et tous ceux qui lui prêteront secours et conseils". Comment comprendre le revirement total de ce prélat? Ce vieillard irascible défendra sa ville de Narbonne aussi ardemment qu'il avait défendu l'Église contre l'hérésie, et, le jour où Simon, de force, voudra pénétrer dans la cité, il courra avec ses soldats pour l'en empêcher, se fera bousculer par les chevaliers de Montfort, et se précipitera ensuite dans la cathédrale pour lancer une sentence solennelle d'excommunication contre le chef de la croisade, et jettera l'interdit sur toutes les églises de la ville violée par l'usurpateur.