ROSINE, à part. il n'en a pas manqué une seule. (Haut.) Vous mériteriez bien que cela fût.
BARTHOLO regarde les mains de Rosine. Cela est. Vous avez écrit.
ROSINE, avec embarras. Il serait assez plaisant que vous eussiez le projet de m'en faire convenir.
BARTHOLO, lui prenant la main droite. Moi! point du tout; mais votre doigt encore taché d'encre! Hein? rusée signora!
ROSINE, à part. Maudit homme!
BARTHOLO, lui tenant toujours la main. Une femme se croit bien en sûreté, parce qu'elle est seule.
ROSINE. Ah! sans doute… La belle preuve!… Finissez donc, Monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie; et l'on m'a toujours dit qu'il fallait aussitôt tremper dans l'encre: c'est ce que j'ai fait.
BARTHOLO. C'est ce que vous avez fait? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C'est ce cahier de papier où je suis certain qu'il y avait six feuilles; car je les compte tous les matins, aujourd'hui encore.
ROSINE, à part. Oh! imbécile!…
BARTHOLO, comptant. Trois, quatre, cinq…
ROSINE. La sixième…
BARTHOLO. Je vois bien qu'elle n'y est pas, la sixième.
ROSINE, baissant les yeux. La sixième? Je l'ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j'ai envoyés à la petite Figaro.
BARTHOLO. A la petite Figaro? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle devenue noire? Est-ce en écrivant l'adresse de la petite Figaro?
ROSINE, à part. Cet homme a un instinct de jalousie!…
(Haut.) Elle m'a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
BARTHOLO. Que cela est édifiant! Pour qu'on vous crût, mon enfant, il faudrait ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité; mais c'est ce que vous ne savez pas encore.
ROSINE. Eh! qui ne rougirait pas, Monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses le plus innocemment faites?
BARTHOLO. Certes, j'ai tort. Se brûler le doigt, le tremper dans l'encre, faire des cornets aux bonbons pour la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour! quoi de plus innocent?
Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait!…
Je suis seule, on ne me voit point; je pourrai mentir à mon aise. Mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque! On ne saurait penser à tout. Bien certainement, signora, quand j'irai par la ville, un bon double tour me répondra de vous.
Scène XII
LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE
LE COMTE, en uniforme de cavalier, ayant l'air d'être entre deux vins, et chantant: “ Réveillons-la, etc. ” BARTHOLO. Mais que nous veut cet homme? Un soldat! Rentrez chez vous, signora.
LE COMTE chante “ Réveillons-la ”, et s'avance vers Rosine. Qui de vous deux, Mesdames, se nomme le docteur Balordo?
(A Rosine, bas.) Je suis Lindor.
BARTHOLO. Bartholo!
ROSINE, à part. il parle de Lindor.
LE COMTE. Balordo, Barque à l'eau; je m'en moque comme de ça. Il s'agit seulement de savoir laquelle des deux…
(A Rosine, lui montrant un papier.) Prenez cette lettre.
BARTHOLO. Laquelle! Vous voyez bien que c'est moi!
Laquelle! Rentrez donc, Rosine; cet homme paraît avoir bu du vin.
ROSINE. C'est pour cela, Monsieur; vous êtes seul. Une femme en impose quelquefois.
BARTHOLO. Rentrez, rentrez; je ne suis pas timide.
Scène XIII
LE COMTE, BARTHOLO
LE COMTE. Oh! Je vous ai reconnu d'abord à votre signalement.
BARTHOLO, au comte, qui serre la lettre. Qu'est-ce que c'est donc, que vous cachez là dans votre poche?
LE COMTE. Je le cache dans ma poche, pour que vous ne sachiez pas ce que c'est.
BARTHOLO. Mon signalement! Ces gens-là croient toujours parler à des soldats.
LE COMTE. Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre signalement?
(AIR: Ici sont venus en personne)
Le chef branlant, la tête chauve,
Les yeux vérons, le regard fauve,
L'air farouche d'un Algonquin,
La taille lourde et déjetée,
L'épaule droite surmontée,
Le teint grenu d'un Maroquin,
Le nez fait comme un baldaquin,
La jambe pote et circonflexe,
Le ton bourru, la voix perplexe,
Tous les appétits destructeurs;
Enfin la perle des docteurs.
BARTHOLO. Qu'est-ce que cela veut dire? Etes-vous ici pour m'insulter? Délogez à l'instant.
LE COMTE. Déloger! Ah, fi! que c'est mal parler! Savez-vous lire, docteur… Barbe à l'eau?
BARTHOLO. Autre question saugrenue.
LE COMTE. Oh! que cela ne vous fasse pas de peine; car, moi qui suis pour le moins aussi docteur que vous…
BARTHOLO. Comment cela?
LE COMTE. Est-ce que je ne suis pas le médecin des chevaux du régiment? Voilà pourquoi l'on m'a exprès logé chez un confrère.
BARTHOLO. Oser comparer un maréchal!…
LE COMTE.
(AIR: Vive le Vin)
Sans chanter.
Non, docteur, je ne prétends pas
Que notre art obtienne le pas
Sur Hippocrate et sa brigade.
En chantant.
Votre savoir, mon camarade,
Est d'un succès plus général;
Car s'il n'emporte point le mal,
Il emporte au moins le malade.
C'est-il poli ce que je vous dis là?
BARTHOLO. il vous sied bien, manipuleur ignorant, de ravaler ainsi le premier, le plus grand et le plus utile des arts!
LE COMTE. Utile tout à fait, pour ceux qui l'exercent.
BARTHOLO. Un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès!
LE COMTE. Et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues.
BARTHOLO. On voit bien, malappris, que vous n'êtes habitué de parler qu'à des chevaux.
LE COMTE. Parler à des chevaux! Ah, docteur! pour un docteur d'esprit… N'est-il pas de notoriété que le maréchal guérit toujours ses malades sans leur parler; au lieu que le médecin parle beaucoup aux siens…
BARTHOLO. Sans les guérir, n'est-ce pas?
LE COMTE. C'est vous qui l'avez dit.
BARTHOLO. Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne?
LE COMTE. Je crois que Vous me lâchez des épigrammes, l'Amour!
BARTHOLO. Enfin, que Voulez-Vous, que demandez-Vous?
LE COMTE, feignant une grande colère. Eh bien donc, il s'enflamme! Ce que je veux? Est-ce que vous ne le voyez pas?
Scène XIV
ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO
ROSINE, accourant. Monsieur le soldat, ne Vous emportez point, de grâce! (A Bartholo.) Parlez-lui doucement, Monsieur; un homme qui déraisonne…
LE COMTE. Vous avez raison; il déraisonne, lui; mais nous sommes raisonnables, nous! Moi poli, et vous jolie… enfin suffit. La vérité, c'est que je ne veux avoir affaire qu'à vous dans la maison.
ROSINE. Que puis-je pour Votre service, monsieur le soldat?
LE COMTE. Une petite bagatelle, mon enfant. Mais s'il y a de l'obscurité dans mes phrases…
ROSINE. J'en saisirai l'esprit.
LE COMTE, lui montrant la lettre. Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s'agit seulement… mais je dis en tout bien tout honneur, que vous me donniez à coucher ce soir.