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LE COMTE, à part. Je me suis enferré de dépit. Garder la lettre à présent! Il faudra m'enfuir: autant vaudrait n'être pas venu… La lui montrer!… Si je puis en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.

BARTHOLO revient sur la pointe des pieds. Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée à relire une lettre de son cousin l'officier, que j'avais décachetée…

Voyons donc la sienne.

LE COMTE lui remet la lettre de Rosine. La Voici. (A part.) C'est ma lettre qu'elle relit.

BARTHOLO lit. “Depuis que vous m'avez appris votre nom et votre état…” Ah! la perfide! c'est bien là sa main.

LE COMTE, effrayé. Parlez donc bas à Votre tour.

BARTHOLO. Quelle obligation, mon cher!…

LE COMTE. Quand tout sera fini, si Vous croyez m'en devoir, vous serez le maître. D'après un travail que fait actuellement don Bazile avec un homme de loi…

BARTHOLO. Avec un homme de loi, pour mon mariage?

LE COMTE. Vous aurais-je arrêté sans cela? il m'a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour demain. Alors, si elle résiste…

BARTHOLO. Elle résistera.

LE COMTE veut reprendre la lettre, Bartholo la serre. Voilà l'instant où je puis vous servir: nous lui montrerons sa lettre et s'il le faut (plus mystérieusement) j'irai jusqu'à lui dire que je la tiens d'une femme à qui le comte l'a sacrifiée. Vous sentez que le trouble, la honte, le dépit peuvent la porter sur-le-champ…

BARTHOLO, riant. De la calomnie! Mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Bazile! Mais pour que ceci n'eût pas l'air concerté, ne serait-il pas bon qu'elle vous connût d'avance?

LE COMTE réprime un grand mouvement de joie. C'est assez l'avis de don Bazile. Mais comment faire? il est tard… au peu de temps qui reste…

BARTHOLO. Je dirai que Vous Venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une leçon?

LE COMTE. il n'y a rien que je ne fasse pour Vous plaire. Mais prenez garde que toutes ces histoires de maîtres supposés sont de vieilles finesses, des moyens de comédie. Si elle va se douter…?

BARTHOLO. Présenté par moi, quelle apparence? Vous avez plus l'air d'un amant déguisé que d'un ami officieux.

LE COMTE. Oui? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie?

BARTHOLO. Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d'une humeur horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir… Son clavecin est dans ce cabinet. Amusez-vous en l'attendant: je vais faire l'impossible pour l'amener.

LE COMTE. Gardez-vous bien de lui parler de la lettre!

BARTHOLO. Avant l'instant décisif? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me dire deux fois les choses; il ne faut pas me les dire deux fois.

Il s'en va.

Scène III

LE COMTE, seul

Me voilà sauvé. Ouf! Que ce diable d'homme est rude à manier! Figaro le connaît bien. Je me voyais mentir; cela me donnait un air plat et gauche; et il a des yeux!… Ma foi, sans l'inspiration subite de la lettre, il faut l'avouer, j'étais éconduit comme un sot. ô Ciel! de dispute là-dedans. Si elle allait s'obstiner à ne pas venir! Ecoutons… Elle refuse de sortir de chez elle, et j'ai perdu le fruit de ma ruse. (Il retourne écouter.) La voici; ne nous montrons pas d'abord.

Il entre dans le cabinet.

Scène IV

LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO

ROSINE, avec une colère simulée. Tout ce que vous direz est inutile, Monsieur. J'ai pris mon parti; je ne veux plus entendre parler de musique.

BARTHOLO. Écoute donc, mon enfant; c'est le seigneur Alonzo, l'élève et l'ami de don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins… La musique te calmera, je t'assure.

ROSINE. Oh! pour cela, vous pouvez vous en détacher. Si je chante ce soir!… Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer? Je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Bazile. (Elle aperçoit son amant; elle fait un cri.) Ah!…

BARTHOLO. Qu'avez-vous?

ROSINE, les deux mains sur son coeur, avec un grand trouble.

Ah! mon Dieu, Monsieur… Ah! mon Dieu, Monsieur…

BARTHOLO. Elle se trouve encore mal! Seigneur Alonzo!

ROSINE. Non, je ne me trouve pas mal… mais c'est qu'en me tournant… Ah!…

LE COMTE. Le pied vous a tourné, Madame?

ROSINE. Ah! oui, le pied m'a tourné. Je me suis fait un mal horrible.

LE COMTE. Je m'en suis bien aperçu.

ROSINE, regardant le comte. Le coup m'a porté au coeur.

BARTHOLO. Un siège, un siège. Et pas un fauteuil ici?

Il va le chercher.

LE COMTE. Ah! Rosine!

ROSINE. Quelle imprudence!

LE COMTE. J'ai mille choses essentielles à vous dire.

ROSINE. il ne nous quittera pas.

LE COMTE. Figaro va venir nous aider.

BARTHOLO apporte un fauteuil. Tiens, mignonne, assieds-toi.

– Il n'y a pas d'apparence, bachelier, qu'elle prenne de leçon ce soir; ce sera pour un autre jour. Adieu.

ROSINE, au comte. Non, attendez; ma douleur est un peu apaisée. (A Bartholo.) Je sens que j'ai eu tort avec vous, Monsieur: je veux vous imiter, en réparant sur-le-champ…

BARTHOLO. Oh! le bon petit naturel de femme! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, adieu, bachelier.

ROSINE, au comte. Un moment, de grâce! (A Bartholo.) Je croirai, Monsieur, que vous n'aimez pas à m'obliger, si vous m'empêchez de vous prouver mes regrets en prenant ma leçon.

LE COMTE, à part, à Bartholo. Ne la contrariez pas, si vous m'en croyez.

BARTHOLO. Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.

ROSINE. Non, Monsieur, je sais que la musique n'a nul attrait pour vous.

BARTHOLO. Je t'assure que ce soir elle m'enchantera.

ROSINE, au comte, à part. Je suis au supplice.

LE COMTE, prenant un papier de musique sur le pupitre. Est-ce là ce que vous voulez chanter, Madame?

ROSINE. Oui, c'est un morceau très agréable de La Précaution inutile.

BARTHOLO. Toujours La Précaution inutile?

LE COMTE. C'est ce qu'il y a de plus nouveau aujourd'hui. C'est une image du printemps, d'un genre assez vif. Si Madame veut l'essayer…

ROSINE, regardant le comte. Avec un grand plaisir: un tableau du printemps me ravit; c'est la jeunesse de la nature. Au sortir de l'hiver, il semble que le coeur acquière un plus haut degré de sensibilité: comme un esclave, enfermé depuis longtemps, goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.

BARTHOLO, bas, au comte. Toujours des idées romanesques en tête.

LE COMTE, bas. En sentez-vous l'application?

BARTHOLO. Parbleu!

Il va s'asseoir dans le fauteuil qu'a occupé Rosine.

ROSINE chante.

Quand, dans la plaine

L'amour ramène

Le printemps

Si chéri des amants,

Tout reprend l'être,

Son feu pénètre