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— Ça vient de la tambouille espagnole, je ne peux pas m’y faire  !

— Vous êtes sûr que vous n’êtes pas amoureux  ?

Brutin était un gros type chauve comme un œuf, qui portait des lunettes carrées, sans monture, et qui se croyait obligé de s’habiller de noir pour faire plus sérieux, alors que toute sa personne était un hymne à la gravité.

— Attention, pas de blagues en ce moment  ! Vous tenez le bon bout, mon petit  ! Votre nom commence à se répandre, et la gloire, vous ne pouvez pas savoir l’épidémie que c’est  ! Vous allez en recevoir, des invitations…

— Je préfère les chèques, monsieur Brutin.

— Fi donc  ! Un artiste parler de la sorte  !

— Le mythe de l’artiste affamé disparaît. Je crois qu’on a enfin découvert qu’un homme de génie avait un estomac à remplir, que les vêtements de bonne coupe lui allaient aussi bien qu’aux autres, qu’il savait à l’occasion piloter une auto et qu’il n’était pas obligé de vivre dans la m… pour produire de belles choses  !

Ça l’a amusé. Il s’est mis à rire.

— Vous me plaisez, je ne regrette pas d’avoir joué votre carte. J’y ai laissé des plumes jusqu’à présent, mais je sens que le vent va tourner. Je vais vous orchestrer votre campagne américaine, mon garçon  !

— Je n’ai pas envie d’aller aux États-Unis pour le moment, monsieur Brutin  !

Ça l’a cloué. Il a ôté ses lunettes carrées. Sans elles, il ressemblait à un poisson exotique.

— Vous dites  ?

— Que je ne veux pas aller en Amérique pour l’instant. Je suis en plein travail, en pleine possession de mes moyens et je ne voudrais pas risquer de couper mon élan créateur par un voyage publicitaire.

Il a hoché la tête.

— Oui, je comprends… Enfin, nous en reparlerons. Vous restez à Paris  ?

— Non, je retourne en Espagne.

— Quand  ?

— Cette semaine  !

— Grand Dieu  ! Mais pourquoi êtes-vous revenu  ?

— Fric  !

— Vous auriez dû me téléphoner. J’ai un correspondant à Barcelone. Il vous aurait avancé l’argent qui vous manquait…

— Oui, c’est dommage. Tant pis. Je suis là…

La soirée a été écourtée. J’étais triste à mourir. Je pensais à Marianne, toute seule dans sa chambre de la Casa Patricio. Il restait des traînées de soleil sur la mer. Les feux des bateaux de pêche commençaient à scintiller. Je savais qu’elle pleurait  ! Je le sentais. Elle éprouvait la même navrance que moi. Ça la rongeait comme un mal secret. Personne ne pouvait rien pour elle, hormis moi, et personne d’autre ne pouvait rien pour moi. Nous n’étions qu’un même être provisoirement divisé.

J’ai quitté Brutin en prétextant les fatigues du voyage.

Pourtant, je n’avais pas envie de me coucher. Il faisait une soirée tiède et poussiéreuse comme on n’en vit qu’à Paris, l’été. Le ciel était presque blanc et le jour n’arrivait pas à mourir.

J’ai décidé de faire une promenade en voiture avant de rentrer à mon atelier de la rue Falguière.

J’ai remonté les Champs-Elysées jusqu’au Bois. J’ai traversé celui-ci en diagonale pour retrouver la Seine du côté de Saint-Cloud. Il y avait des couples enlacés sous les frondaisons et, dans les artères carrossables, des voitures roulaient lentement. Tout le bois de Boulogne sentait l’été et l’amour. Je devinais à travers cet espace verdoyant une formidable étreinte… Et cet amour des autres m’écœurait. Il n’existait que le mien…

Pourvu que je LA retrouve bien à la Casa  ! Pourvu que pendant mon absence les policiers espagnols n’aient rien découvert à son sujet… Pourvu qu’ils ne l’aient pas convoquée… J’avais pensé à tout, sauf à ça… Je lui avais laissé mille recommandations sauf une pour le cas où on la convoquerait  ! Que ferait-elle, seule dans Barcelone  ? Je tremblais qu’elle se perde, qu’un nouveau choc…

Une bouffée d’air frais m’a annoncé la Seine. J’ai débouché sur l’esplanade de Longchamp et à travers les arbres j’ai vu un bateau blanc avec des gens allongés sur des transatlantiques. Je me suis arrêté un instant afin de déguster la paix du soir. À Castelldefels, tout était trop violent  : les aubes, les crépuscules, les journées torrides… Je vivais là-bas comme dans un tableau de Van Gogh. Tandis que ce coin de Paris représentait la douceur de la vie.

J’ai eu besoin d’elle à cet instant  ; besoin de lui montrer cela puisqu’elle l’avait oublié.

J’ai démarré lentement. Des catins en robe d’été me lançaient des œillades prudentes. J’ai suivi le fleuve jusqu’au pont de Saint-Cloud et brusquement, un panneau indicateur m’a griffé la vue  : Autoroute de l’Ouest. Versailles-Saint-Germain. Saint-Germain  !

Il était tout proche, le pays où Marianne avait acheté ses vêtements et où peut-être… J’ai obliqué à droite, traversé le pont, contourné le rond-point et pris la rampe menant au tunnel de l’autoroute.

Elle m’attendait… Pas seulement à Castelldefels, mais à Saint-Germain. Il y avait quelque chose d’elle sous ce ciel de l’Île-de-France. Et ce quelque chose m’appelait…

J’ai accéléré sur l’autoroute. J’ai laissé le premier embranchement pour Vaucresson et j’ai pris le second, celui qui passe devant l’ancien camp du SHAPE.

Un quart d’heure plus tard, j’arrivais à Saint-Germain.

La petite ville sentait le lilas fané. Elle commençait à s’assoupir, toutes ses fenêtres béantes. Quelques cafés étaient encore ouverts. Je me suis arrêté sur la place du Château. J’ai remisé ma voiture devant la petite gare et je suis allé m’asseoir à une terrasse.

On entendait pleurer les gosses, mugir des radios et pourtant le soir restait quiet et frêle, avec sa tenace odeur de végétaux en péril et les souffles frais venant de la forêt.

Le garçon en veste blanche qui m’a servi était vieux et perclus de rhumatismes. Il avait dû assister à l’ouverture de l’établissement, autrefois, et il s’était décrépi en même temps que lui.

— Monsieur  ?

Je n’avais pas soif… Mes yeux sont tombés sur un panneau portant le mot «  GLACES «  écrit en caractères tarabiscotés.

— Une glace  !

— Fraise, vanille, moka  ?

Un reliquat de mon enfance, cette manie des glaces  ! Et, comme autrefois, avec la même gourmandise embusquée sous la langue, j’ai murmuré  :

— Fraise  !

Quand il est revenu avec la coupe de métal coiffée d’un dôme rosâtre, je tenais la photographie de Marianne à la main.

— Dites-moi, garçon…

— Monsieur  ?

— Vous habitez depuis longtemps Saint-Germain  ?

— J’y suis né, monsieur…

— Je voudrais vous demander un renseignement…

— Si je peux vous le donner, ce sera avec plaisir, monsieur.

J’ai tendu la photo.

Là-dessus, Marianne portait son maillot et elle clignait des yeux à cause du soleil. À l’extrême gauche de l’image on apercevait le hangar de roseaux de la Casa Patricio.

Le vieux n’a pas compris.

— Regardez la personne qui figure sur cette photographie et dites-moi si vous l’avez déjà vue  ?

C’est moi qu’il a regardé, sans chercher à cacher sa surprise. Il a vu que j’étais un garçon normal et il a fouillé la poche intérieure de sa veste blanche. Il a trouvé de vieilles lunettes qu’il a assurées sur le bout de son nez. Enfin, il a contemplé la photo.

J’avais les doigts de glace. J’essayais de lire une expression sur son visage, mais je ne découvrais absolument rien d’autre qu’une attention soutenue.