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Les premières années après la guerre, je n’y pensais pas. Je m’étais enfuie de Ravensbrück avant l’arrivée des Russes et je me cachais chez des fermiers. J’aidais aux travaux agricoles ; le père devait rire, dans sa tombe. Je ne pensais qu’à survivre et à ne pas me faire violer. C’est après le procès que les cauchemars ont commencé. Je rêvais d’elle. Parfois je la voyais flamber, ses yeux clairs me fixaient à travers la fumée. Parfois, c’était moi qu’on emmenait vers la cabane en bois. Je hurlais au Grand et au Balafré : “Lâchez-moi ! Vous ne me reconnaissez pas ?” Ils se moquaient de moi, me montraient les flammes qui montaient jusqu’au ciel.

J’ai gardé le médaillon. Même quand je n’avais rien, je n’ai pas cherché à le revendre. J’aurais pu en tirer quelques marks. Un jour je l’ai mis à mon cou, mais il me brûlait.

J’ai commencé à parler à Wita, la nuit. Je lui disais : “Laisse-moi tranquille. Fiche-moi la paix, j’ai payé ma dette.”

Je me suis mise à lui raconter de petites choses, et puis des grandes. Ta naissance. La mort de ton père. Parfois, je me dis qu’elle est la seule qui me connaisse vraiment. Tu vas penser que ta vieille mère devient folle. Je sais, je suis très solitaire. Je vois bien que tu me trouves ennuyeuse. Tu es pressée de vivre ta vie, comme je l’étais à ton âge. Mais chaque fois que je regarde ton beau visage, j’envoie une prière au Ciel pour que tu n’aies jamais à connaître ça. Que ta vie soit douce et heureuse, qu’elle t’épargne les mauvais choix et les regrets.

Je te laisse le médaillon. Enterre-le quelque part avec cette lettre. Souviens-toi de mon amour, et oublie le reste. »

Elle a lu les dernières pages en apnée. Elle les termine la gorge serrée, consciente qu’il lui faudra les relire en listant les indices. Le médaillon doit être restitué aux descendants de cette Polonaise dont elle ignore tout, hormis sa mort ; son prénom, Wita. Et le geste qui la grandit à jamais : ne pas avoir laissé cet enfant affronter seul une mort terrifiante. L’infinie douceur de cette Vierge à l’Enfant ne pouvait que la toucher.

Le reste est un nœud de mystères qu’il lui faut démêler.

Lazar

Toute la nuit, une branche du vieux hêtre a cogné à sa fenêtre, comme si un spectre demandait à entrer. Irène va demander à Hanno de la couper, ils la brûleront le week-end prochain dans la cheminée. Ce matin, le vent charriait une odeur de neige. Les jours raccourcissent, l’automne devient économe de ses flamboiements. Tout le week-end, en bavardant avec leurs amis ou en regardant Hanno dévorer un nombre incroyable de saucisses, elle n’a pu chasser Wita de ses pensées. Hanno supporte mal que son travail prenne tant de place. Il lui reproche de s’absenter de la conversation. « Tu hoches la tête, mais tu n’écoutes plus. Tu n’as même pas entendu que Trump avait été élu président », la taquine-t-il. Il se trompe. Cette information ne lui a pas échappé. Elle s’ajoute à tous les signes que le monde s’obscurcit et se referme, réveillant son angoisse latente.

Sur son bureau, Henning a déposé les copies des quelques listes des prisonnières « transférées à Mittwerda » que contiennent les archives. Touchée par cette attention, elle s’y plonge avec espoir et déchante vite : aucune trace de Wita, même déformée par l’écriture d’une secrétaire distraite, et rien sur l’enfant juif. Elle parcourt ces noms de femmes condamnées à la chambre à gaz parce qu’elles étaient folles, hystériques, infirmes ou malades. Elles viennent de toute l’Europe, s’appellent Hélène, Hedwig, Charlotte, Magda ou Tatiana. Les plus jeunes ont moins de vingt ans, les plus âgées à peine soixante. Démolies en quelques mois, quelques années pour les plus endurantes.

— Nous n’avons qu’une petite partie des listes, lui rappelle Henning. Les prisonnières ont réussi à en sauver quelques-unes, mais il en manque beaucoup.

Tandis qu’ils boivent le café insipide de la machine, le regard de Henning semble flotter en apesanteur. Ses jumeaux de trois ans se réveillent chaque nuit à tour de rôle depuis un mois. Il les a conduits chez le pédiatre qui a conclu après examen : « Ces enfants vont très bien. Seulement ce sont des anarchistes. »

— Et moi, je suis un vieux papa sans autorité, sourit Henning d’un air désabusé.

— Je t’admire. Et je me réjouis d’avoir un grand fils, capable de scier du bois et de roupiller jusqu’à midi.

Elle n’est pas tout à fait sincère. Tant de choses de Hanno lui échappent. Elle ne sait pas interpréter ses retraits, ses silences. Son petit garçon lui paraissait plus facile à déchiffrer. Elle aimait la gravité avec laquelle il formulait ses premières réflexions sur le monde, et ce cheveu sur la langue la faisait fondre. Son ex-mari s’inquiétait : « Il faut l’emmener chez l’orthophoniste ! En grandissant, ce sera ridicule. » Irène formulait une prière muette : encore un peu. Un peu d’enfance, de mots déformés ou réinventés. De cette poésie cocasse pour transfigurer le réel. Les premières années après le divorce, il lui semblait que cet enfant était entièrement d’elle. Péché d’orgueil. Elle le partageait à contrecœur avec son père, ce qui l’obligeait à s’en séparer des jours entiers. Au retour, elle le trouvait changé. Il se comportait comme un invité, accueillant sa tendresse avec une politesse prudente. Il avait besoin de cette transition entre deux mondes, ce no man’s land où il n’était plus vraiment son enfant, ni celui de Wilhelm. Dès le lendemain, il retrouvait sa spontanéité.

Au fil du temps, Hanno a commencé à soustraire des morceaux de sa vie qu’il ne souhaitait pas partager avec elle. Il lui suffit de les envelopper de silence pour qu’ils disparaissent, rejoignant une terra incognita au tracé mouvant. Quand il esquive ses questions, elle a le sentiment de buter sur « la part de Wilhelm ». Pourtant, c’est sûrement à elle qu’il ressemble le plus dans ces moments-là. Comme sa mère, Hanno a besoin de se détacher pour grandir. L’important n’est sans doute pas ce qu’il cache, mais ce qu’il donne librement. Certains jours, elle voudrait qu’on lui rende l’enfant qui ne se protégeait ni de l’amour ni de ses blessures.

Ses pensées dérivent vers le protégé de Wita, dont les pieds nus frémissaient en touchant la neige.

— La piste de ma Polonaise est froide, soupire-t-elle.

— Pourquoi ne pas lancer une recherche sur son prénom ? Si c’était Jadwiga, je te conseillerais de laisser tomber. Il y en a des milliers dans le fichier. Mais Wita n’est pas un prénom courant. Ça se tente.

— Tu crois ?

C’est le genre de boulot dont Henning raffole. Chercher l’aiguille dans le sable. Les impasses apparentes réveillent le Sherlock Holmes sous l’homme placide.

— Je m’en charge, dit-il en balançant son gobelet de plastique dans la poubelle.

Irène tape les chiffres inscrits sur le ventre du pierrot dans le fichier des matricules et découvre une fiche d’admission au camp de Buchenwald, accompagnée de la photo d’un jeune homme brun. Pleins de gravité, ses yeux noirs fixent un point au-delà du photographe. Le visage de Matias Bárta, citoyen tchécoslovaque, dégage une beauté minérale et mélancolique. Arrêté en Pologne en février 1944, il est transféré à la Gestapo de Varsovie et quelques jours plus tard à Buchenwald. Il n’a pas vingt-cinq ans, est charpentier et indique n’avoir plus de famille. Pour justifier son internement, le greffier du camp a noté : « Arrivé en Pologne avec l’Organisation Todt. Soupçonné d’action illégale. » On lui a attribué le triangle rouge des politiques.

De nouveau, elle voit cette silhouette en uniforme rayé se pencher vers Teodor, le jeune Polonais malade, pour lui donner le pierrot de tissu.