Qui étais-tu, Matias ? Pourquoi graver ton matricule sur le ventre de cette poupée, si tu voulais la donner à ce gosse ? Pour qu’il puisse te retrouver après la guerre ? Dans ce cas, pourquoi ne pas avoir écrit ton nom ?
À son entrée au camp il n’avait qu’une veste, une chemise, un pantalon, des bottes, une casquette et un foulard. Mais le pierrot était facile à cacher. Sur un certificat de travail, elle découvre que Matias Bárta était employé comme bûcheron. Les SS avaient le sens de l’humour : « Toi, le charpentier, va donc couper du bois ! » Par tous les temps.
Au printemps 1944, il est admis au Revier pour une blessure infectée à la jambe droite. Teodor s’y trouve, brûlant de fièvre. C’est sûrement là qu’ils se rencontrent. Début mai, l’adolescent repart pour Neuengamme avec le pierrot. Un an plus tard, l’organisation clandestine des prisonniers parvient à prendre le contrôle de Buchenwald. Au bout de quelques heures, les blindés du général Patton libèrent le camp. Dans ces derniers soubresauts, la trace de Matias se perd. Fait-il partie des insurgés ? A-t-il rejoint les cohortes de déportés épuisés que les SS entraînent dans d’interminables marches de la mort, abattant ceux qui s’écroulent de fatigue ?
Il y a un moyen de le savoir. À la Libération, les survivants sont logés dans des camps pour personnes déplacées. Improvisés d’urgence en Allemagne, en Autriche ou en Italie, ils sont gérés par les organisations alliées. À leur arrivée, on soumet les rescapés et les travailleurs forcés à un questionnaire pour établir leur identité, leur histoire et leurs projets d’avenir. Après enquête, on leur accorde le précieux statut de « DP », déplacés, qui leur permet de recevoir une assistance matérielle, une aide au retour ou à l’émigration. Mais il faut distinguer le bon grain de l’ivraie, les persécutés des opportunistes et des criminels de guerre qui tentent d’échapper à la justice. Alors on questionne sans relâche des rescapés ébranlés par des années de camp et de violences. Beaucoup n’ont plus de papiers pour prouver leurs dires. Ils ne peuvent compter que sur leur mémoire, et cette dernière leur joue des tours. La priorité est de rapatrier ceux qui veulent rentrer chez eux. À la fin de l’année 1945, près de six millions ont regagné leur pays d’origine.
Restent deux millions de déplacés, qui ne veulent ou ne peuvent retrouver leur patrie. Parce qu’elle n’existe plus, ou à l’état de ruines contrôlées par les Soviétiques. Parce qu’ils n’ont pas le cœur de revenir dans le pays où leur famille a été assassinée, où leurs voisins ont pillé leurs biens et récupéré leurs logements. Le passé est un cimetière. L’avenir, flamme ténue, ne peut exister que sous un autre ciel.
L’un de ces questionnaires figure dans le dossier de Bárta. Ce qui trouble Irène, c’est qu’il y est désigné sous un autre nom : Lazar Engelmann. Le patronyme d’un Juif tchèque.
Fébrile, elle zoome sur ses réponses écrites au crayon à papier. Certaines sont presque illisibles. La date et le lieu de naissance sont identiques : le 2 mai 1918, à Prague. À la question : « Autres noms », il a ajouté celui de Matias Bárta. Deux identités pour un seul homme.
Un Résistant, arrêté sous une fausse identité ?
Au chapitre de la religion, il a barré toutes les propositions d’un trait ferme pour écrire : « incroyant ». Autres membres de la famille : « Alle tot. » Tout le monde est mort.
Il indique qu’il vivait à Prague avant d’être déporté au ghetto de Theresienstadt. En septembre 1942, il est envoyé à Treblinka, en Pologne. En 1944, au camp de Buchenwald. Après sa libération, on le soigne dans un hôpital autrichien. En janvier 1946, il réside au camp de déplacés de Linz.
Elle ne peut détacher ses yeux de l’écran. C’est une tout autre histoire qui se dessine. Exit, le travailleur forcé envoyé par malchance à Buchenwald. Il a été déporté parce que juif, à Theresienstadt et à Treblinka. Mais alors, comment s’est-il retrouvé à Buchenwald ? Un fugitif retombé dans le filet de la police allemande ?
Treblinka. Un centre de mise à mort bâti pour une durée limitée et un rendement optimal : en à peine treize mois, près d’un million de victimes juives ont été assassinées dans ses chambres à gaz. Puis les Allemands ont fermé le camp, tué les derniers « Juifs de travail » à Sobibor, détruit les bâtiments, arasé le sol. Ils ont planté des sapins et du lupin au-dessus des charniers, construit une ferme avec les briques des chambres à gaz, payé un fermier ukrainien pour garder les fantômes et le secret. Découvrant le lieu à l’automne 1944 avec l’Armée rouge, Vassili Grossman évoque cette terre grasse et noire, « houleuse comme une mer », qui recrache des objets, des traces.
Les seuls Juifs à avoir survécu ont réussi la prouesse de s’évader. Quelques-uns sont parvenus à grimper dans les wagons qui repartaient chargés des affaires des victimes. Les autres se sont mutinés contre leurs bourreaux, le 2 août 1943. Quelques centaines de prisonniers à bout de forces, face aux SS et à leurs supplétifs armés de mitrailleuses. Ils ne peuvent compter que sur eux, ils sont seuls au monde. Beaucoup sont tués pendant l’insurrection. Les SS organisent une grande battue, les deux tiers des fuyards sont repris et fusillés. À la fin de la guerre, quelques dizaines à peine sont encore en vie.
Si Lazar Engelmann était en vie à l’hiver 43-44, il a probablement participé à la révolte. Le héros d’une épopée désespérée. Pendant près de six mois, il a dû vivre des aventures terrifiantes sur une terre étrangère où il pouvait à chaque pas être trahi, assassiné. Avant d’être arrêté à une trentaine de kilomètres de Varsovie, sous un faux nom, et envoyé à Buchenwald.
Fascinée, Irène récapitule : un homme de cette stature avait en sa possession un minuscule pierrot. Il a écrit son matricule sur le ventre de tissu, avant de le donner à un gamin malade.
Maintenant, il s’agit de suivre ses traces.
Parcourant ses réponses, elle essaie de cerner l’homme qu’il était, celui qu’il est devenu. Avant l’arrivée des nazis, il habite avec ses parents dans la vieille ville de Prague, au numéro 6 de la rue Kaprova. Son père est pédiatre, sa mère ne travaille pas. Ils doivent mener la vie paisible de la bourgeoisie juive, germanophone et cultivée, assimilée de longue date. Après le bac, Lazar étudie le droit à l’université Charles. Mais dans leur nouveau protectorat, les Allemands ne tolèrent pas l’insubordination des étudiants et de certains professeurs. Ils ferment l’université. De toute façon, les nouvelles lois raciales auraient empêché Lazar de poursuivre ses études. Il va travailler avec son oncle Jakub. L’étudiant devient apprenti charpentier. Exercer un métier manuel a sans doute contribué à lui sauver la vie.
On peut conjecturer que toute la famille est déportée à Theresienstadt à la fin de l’année 1941, puis à Treblinka.
À la question « Avez-vous des ressources personnelles en argent ou en propriétés ? », il répond : « KEINE. » On lui a tout pris depuis longtemps.
Il parle couramment le tchèque et l’allemand, écrit savoir un peu de polonais. À la question « Souhaitez-vous retourner dans votre pays d’origine ? », il répond : « NON », en majuscules définitives.
« Pour quelle raison ? »
« Je n’ai plus personne. »
De sa vie, des gens qu’il aimait, la guerre a fait table rase.
Il n’envisage pas davantage de rester en Autriche. Ce qu’il veut ? Aller en Palestine.
Sur la dernière feuille, il a ajouté d’une écriture pressée, raturant certains mots :