« À Treblinka, nous savions qu’aucun de nous ne serait laissé en vie. La révolte a éclaté le 2 août 1943. Certains avaient réussi à voler quelques pistolets et des grenades dans l’arsenal des SS. On a tiré sur les gardes et on a mis le feu au camp. Les Allemands et les Ukrainiens nous ont mitraillés, beaucoup de mes camarades sont morts. Je me suis enfui, caché dans les marais et dans la forêt. J’avais de l’argent sur moi. Avant de travailler comme charpentier, j’étais affecté au tri des affaires de nos frères assassinés. Nous en profitions pour récupérer des billets, des pierres précieuses dissimulées dans les poches et les doublures. Nous les mettions de côté pour notre évasion. Pendant ma fuite, je n’ai rien pu acheter à manger. Les Allemands et les Polonais ratissaient la région, il y avait des affiches placardées partout. Je n’ai pas bougé de mon trou pendant des semaines. Je me nourrissais de ce que je trouvais. Des racines, des baies… À l’automne, le temps a changé. J’avais faim et froid. J’étais seul. Des membres de la résistance polonaise ont trouvé mon abri. Ils m’ont pris tout l’argent que j’avais. En échange, ils m’ont donné des faux papiers.
Après, je suis resté dans la forêt avec les partisans. J’ai participé à des actions avec eux. L’un d’entre eux n’aimait pas les Juifs, il a essayé de me tuer. J’ai décidé de partir. Je me cachais le jour et me déplaçais la nuit. Je voulais franchir la Vistule en évitant Varsovie. Un soir j’ai traversé la voie ferrée, près d’un village. Des policiers polonais attendaient de l’autre côté. Ils m’ont remis à la Gestapo de Varsovie. J’avais mes faux papiers, j’ai réussi à leur cacher que j’étais juif. Ils me soupçonnaient d’aider les partisans, alors ils m’ont déporté à Buchenwald. Là-bas, on m’a affecté au commando du bois. L’hiver a été rude, j’ai perdu beaucoup de poids et de force. Quand les SS ont évacué le camp, j’étais malade. Mes poumons atteints. Les Américains m’ont envoyé me retaper à l’hôpital de Bad Reichenhall.
Aujourd’hui, je me sens prêt à émigrer en Palestine. Je suis encore jeune et le travail ne me fait pas peur. »
Il n’a pas trente ans et écrit « Je suis encore jeune », comme s’il voulait s’en convaincre.
La base numérique mentionne une correspondance qui n’a pas été numérisée. Il faudra qu’Irène la demande aux archivistes du dépôt.
Le dernier document est sa carte d’admission au camp de déplacés de Linz. Irène a du mal à le reconnaître parce qu’il sourit. Mais ses yeux la bouleversent. Elle y retrouve la tristesse de sa photo de Buchenwald.
Sur la carte, un tampon rouge avertit que la carte a été annulée le 17 juillet 1946. L’oiseau s’était envolé pour une « destination inconnue ».
La piste s’interrompt là.
Restent ces yeux de vieillard brisé dans un beau visage fier, ouvert au monde qui vient.
Et le pierrot, énigme de tissu.
Lucia
Le cheveu en bataille et l’œil cerné, Henning est content. Après avoir passé plusieurs jours à pister toutes les Wita du fichier, il tend à Irène une liste resserrée. Il a écarté celles qui sont mortes trop tôt, ou trop loin de Ravensbrück, ou dont l’âge ne coïncide pas.
— Je ne me trompais pas, regarde : il n’y en a que six qui pourraient correspondre à celle que tu cherches.
À partir de là, Irène a de quoi travailler.
— Je t’ai photocopié les documents que j’ai trouvés sur chacune : listes de transport, feuilles de maladie, sélection pour un commando extérieur…
— Tu me sauves. Sans toi, je n’avais rien.
— Il suffit d’être méthodique, répond Henning qui aime jouer les modestes. Tu as retrouvé le propriétaire du pierrot ?
— Figure-toi que c’est un survivant de Treblinka ! Un héros tchèque. Je perds sa trace à Linz. Simon Wiesenthal y était au même moment. Je vais contacter le centre de documentation juive de Vienne.
— C’est vrai, Wiesenthal aidait déjà les Américains à collecter des témoignages pour les procès. Appelle plutôt Yad Vashem, il leur a donné ses archives de l’époque. Tu crois qu’ils se connaissaient ?
— Possible. À vrai dire, je pense à cette organisation qui faisait passer les gens illégalement…
— La Brihah ? la coupe Henning, dont le regard fatigué s’allume.
— Exactement. J’ai vérifié, elle était implantée dans le camp de Linz. Ils y regroupaient les Juifs de l’Est qui voulaient émigrer en Palestine. Les Anglais refusaient d’accorder des visas aux rescapés ; eux les faisaient entrer clandestinement. Wiesenthal leur apportait un soutien logistique.
— Tu crois que ton survivant a réussi à passer comme ça ?
Elle sourit à Henning, note son col de chemise froissé, les taches de rousseur sur ses joues qui ne bronzent pas. L’égratignure qui cicatrise sur son menton, séquelle d’un rasage mal réveillé.
— Je me dis qu’un type qui a réussi à s’évader de Treblinka ne se laisse pas arrêter par des soldats anglais.
Irène ne sait presque rien de Lazar Engelmann. Pourtant sa silhouette se dessine sur la toile de son esprit, furtive. Elle sent que cet homme-là ne dépendra plus du bon plaisir de quiconque. Chaque lambeau de la liberté qu’il a arrachée lui appartient. Aucune police, aucun douanier ne peut le retenir. Elle le voit se tapir dans le noir, il sait se cacher comme personne. Il grimpe sur le pont d’un bateau, par une nuit sans lune. Accoudé au bastingage, il guette l’aube et son regard embrasse la mer à perte de vue, aimanté par ce point d’horizon brûlant. Soleil lointain d’une terre où, peut-être, il pourra vivre. Non pas recommencer sa vie, mais la poursuivre sur des cendres.
Elle passe le reste de la matinée à lancer des bouteilles à la mer. Prend contact avec Yad Vashem et leur demande s’ils ont trace d’un Lazar Engelmann dans leurs archives. Elle précise qu’il pourrait avoir émigré en Palestine en 1946, avec l’aide de la Brihah. Plus elle y réfléchit, plus cette piste lui apparaît plausible. À la libération des camps, Simon Wiesenthal n’était pas encore le grand chasseur de nazis polissant sa légende, mais un rescapé épuisé, dans le quartier des mourants de Mauthausen. Très vite, il se mit au service du Bureau américain des crimes de guerre, employant ce qui lui restait d’énergie à traquer les assassins. Il réalisa bientôt qu’il avait à sa disposition des milliers de déportés, dans les camps pour personnes déplacées. Pendant qu’ils attendaient leur visa, il pouvait recueillir leurs témoignages. Il fallait agir vite, tant que leurs souvenirs étaient frais. Dans le même temps, il procurait à la Brihah des faux papiers, des hébergements, des moyens de transport. Pour Lazar, il a pu être l’intermédiaire providentiel sur le chemin de la Palestine.
Son contact à la Croix-Rouge israélienne lui suggère d’écrire un appel à témoins qu’ils relaieront via leurs réseaux. Un survivant de Treblinka, ça se remarque. Il y a sûrement des gens pour s’en souvenir.
Elle passe l’heure du déjeuner à inventorier les documents photocopiés par Henning. Il lui semble qu’elle reconnaîtrait celle qu’elle cherche au premier coup d’œil, si elle pouvait voir son visage. Hélas, il n’y a aucune photo. Wita Janowska a été déportée de Varsovie à Bergen-Belsen en septembre 1944. Wita Kryziek est tombée malade en novembre 1943 dans une usine de munitions, à trois cents kilomètres de Buchenwald. Wita Gorczack a été internée à Majdanek à l’automne 1942. Wita Sobieska a quitté la prison de Varsovie en février 1942, à destination d’Auschwitz. Au printemps suivant, Wita Nowicka était transférée d’Auschwitz au camp de Gross-Rosen. Enfin, Wita Wojcik a été affectée en janvier 1944 au camp satellite de Barth, qui dépendait de Ravensbrück. Le cœur d’Irène s’accélère. Un embryon de piste, enfin !