C’est le moment que choisit la nouvelle secrétaire pour toquer à la porte. Une petite blonde rougissante, du genre à se prendre constamment les pieds dans le tapis. Elle s’excuse de la déranger, mais une visiteuse attend dans le hall.
— Je ne reçois pas les visiteurs. On ne vous a pas prévenue ? la coupe Irène.
Elle ne rencontre jamais les descendants qui viennent à Bad Arolsen. Elle confie à d’autres le soin d’accueillir ceux qui voudraient savoir mais tremblent d’être fixés. Qui ont grandi avec ce voile, cette nuit à l’intérieur. Elle se protège de leur désarroi, de leur reconnaissance. Ce n’est pas pour la mériter qu’elle se donne tant de mal. Irène obéit à un appel plus souterrain. Elle raccommode des fils tranchés par la guerre, éclaire à la torche des fragments d’obscurité. Sa mission terminée, elle s’efface. Elle ne veut pas entrer dans leur vie, ni qu’ils entrent dans la sienne. Il n’y a que les morts qu’elle n’arrive pas à tenir à distance.
— C’est que cette dame arrive d’Argentine… Elle cherche des informations sur Eva Volmann.
Eva.
Son cœur manque un battement.
— … On m’a dit que vous la connaissiez bien. Mais si vous préférez, je peux demander à quelqu’un d’autre.
Irène ne peut déléguer à personne ce qui touche à Eva. Elle est la seule ici à l’avoir vraiment aimée. La seule qui reste. Car elle soupçonne le Cerveau d’avoir toujours eu un faible pour elle. Était-il payé de retour ? Un jour qu’elle la taquinait à ce sujet, Eva lui avait ri au nez : « Du bist a beheyme ! Écervelée ! Que sais-tu de la vie ? »
Elle a déjà envisagé que quelqu’un puisse se mettre à sa recherche, mais Eva était tellement solitaire. Le seul être qui l’attendait le soir était un vieux chat pelé. La mort de l’animal, quelques mois avant la sienne, lui a porté un coup terrible. Elle avait peu d’amis, dont Irène s’enorgueillissait de faire partie. Elle détestait les effusions, se défendait contre toute fragilité. À l’ITS, tout le monde redoutait son ironie, à commencer par le directeur. Il n’avait pas de prise sur Eva.
« J’ai connu pire que ce tyran d’opérette », disait-elle à Irène, et l’amusement d’une jeune fille dansait dans ses yeux.
— Regarde-les. Ils adorent trembler devant lui. Ça leur rappelle le claquement des bottes.
L’arrivée de Max Odermatt à l’ITS avait coïncidé avec le départ à la retraite de nombreux enquêteurs de la première époque. Les anciens DP, prisonniers de guerre ou rescapés des camps, s’étaient dévoués sans relâche à leur travail de recherche. Ils se réparaient en aidant les autres. Peu à peu, ils y voyaient plus clair, appréhendaient les ramifications du système concentrationnaire, comprenaient où s’était jouée leur tragédie personnelle, au croisement de quels hasards fatals ou providentiels, et ce qui les reliait à ces anonymes qu’ils avaient peut-être frôlés sans le savoir. Ils avaient tout donné à ce lieu et s’y étaient consumés. La plupart ne voulaient pas partir ; on les avait gentiment poussés dehors : « Il est temps de profiter d’une retraite bien méritée. » Ils ne pouvaient pas se retirer de ce qui les réveillait la nuit. Ce travail leur était vital. En être privés les livrait à leurs fantômes.
Pour les remplacer, le directeur avait embauché des gens de la région. Leur point de vue sur le passé se limitait à ce que la paix leur avait volé. Ils ne voulaient rien savoir des crimes du national-socialisme. Ces horreurs avaient été engendrées par la guerre, qui les justifiait toutes. Ils étaient là pour gagner leur vie. Ils dormaient sur leurs deux oreilles et ne se laissaient pas troubler par les morts.
Cette incurie arrangeait Max Odermatt, qui établissait son règne sur le cloisonnement et le contrôle. Le centre était devenu un huis clos, silencieux comme une tombe. Rien ne devait filtrer au-dehors. Les historiens et les descendants des victimes, bienvenus au temps de l’ancien directeur, n’avaient plus le droit de franchir le portail. Les archives étaient le territoire réservé de quelques employés spécialisés. Les autres n’avaient accès qu’au Fichier central. Les procédures de recherche étaient lentes et complexes, s’étiraient sur des années. Eva avait refusé de partir mais elle ne décolérait pas. En choisissant Irène, dix ans plus tard, elle avait introduit une pièce maîtresse sur l’échiquier. Elle lui avait transmis son exigence. Irène avait été son instrument, son alliée, et pour finir, son amie.
— Prévenez cette dame que je vais la recevoir, dit-elle à la secrétaire.
Une jeune femme brune l’attend dans le grand bureau où l’on accueille les visiteurs. La lumière qui entre à flots par les baies vitrées souligne la pureté de son profil. Elle porte un chapeau noir coiffé d’une plume rouge, un manteau doublé, des gants de peau qu’elle ôte pour lui serrer la main :
— Lucia Heller. Je suis heureuse de vous rencontrer.
Surprise de l’entendre parler allemand, Irène lui demande d’où elle vient.
— De Buenos Aires. Pour venir ici, c’est le bout du monde ! Trois avions, un bus, un taxi… Heureusement j’ai trouvé une chambre à deux pas, à la taverne.
— Votre allemand est parfait.
— Mon grand-père paternel est né en Allemagne. Il nous faisait réviser nos leçons, et je peux vous dire qu’il était intraitable.
Irène l’invite à s’asseoir et la jeune femme enlève son manteau et son chapeau, libérant ses boucles brunes et la fragrance d’un parfum ambré.
— Je m’excuse de débarquer comme ça… On m’a dit que vous recherchiez des victimes du régime hitlérien.
— C’est vrai.
Derrière la chaleur de sa voix, Irène perçoit sa nervosité.
— Sur l’histoire de ma famille, je connais certaines choses. Ce qu’on m’a dit, ou ce que j’ai décodé, disons. Aujourd’hui ça ne me suffit pas. Ça a commencé à me travailler à la naissance de ma fille. Je veux savoir qui étaient ces gens. Comment ils ont vécu, comment ils sont morts. Je veux pouvoir raconter leur histoire à ma fille. Du côté de mon père, je sais à peu près. Du côté de ma mère, c’étaient des Juifs polonais. Mon grand-père maternel a réussi à fuir, juste avant que les Allemands ne ferment le ghetto de Varsovie. Il est passé par le Japon, avec sa femme et ses enfants. De là, il a rejoint l’Argentine. Son frère aîné, Medres, a refusé de le suivre avec sa famille pour rester avec leurs parents. Leur père se déplaçait en fauteuil roulant. C’était un vieux soldat, intensément patriote. Il ne pouvait pas croire qu’on lui ferait du mal. On ne sait pas ce qui leur est arrivé. Ni à Medres, sa femme, et à leurs trois enfants. Jusqu’ici, on pensait qu’ils étaient tous morts en Pologne.
— Sauf une. N’est-ce pas ? répond Irène doucement. Celle que vous cherchez.
Lucia Heller lui sourit.
— C’est ce qui m’amène. Mon grand-père n’en parlait jamais. Il ne supportait pas qu’on évoque la Pologne. Mais ma mère avait sept ans quand ils ont quitté l’Europe. Elle a des souvenirs. Quand j’étais petite, elle me racontait des anecdotes sur sa grande cousine Ewa. Elle se battait comme un garçon et détestait ses longues nattes, qu’il fallait refaire tous les matins pour l’école. Un jour, elle les a coupées avec des ciseaux. Pour la punir, sa mère lui a retiré ses livres. Elles se disputaient sans cesse. Ewa voulait la même liberté qu’un garçon, mais sa mère avait des idées arrêtées sur l’éducation des filles…
Irène la remercie de partager ces anecdotes où elle retrouve Eva tout entière. Comme si, en vieillissant, elle n’avait fait que préciser ce qu’elle était dès le départ.