— Elle était l’héroïne de ma mère. Mes sœurs et moi, nous devions nous mesurer à ce modèle. Nous n’étions jamais assez futées, assez courageuses… Pendant ma grossesse, j’ai commencé à me poser des questions. J’en ai parlé à un ami qui a perdu une grande partie de sa famille dans la Shoah. Il m’a montré un courrier que son père avait reçu d’Arolsen à la fin des années quatre-vingt. Il leur avait demandé un certificat de décès pour ses parents, disparus à Belzec. Au bout de deux ans, une dame lui a répondu que l’International Tracing Service avait très peu de traces des victimes juives des centres de mise à mort. À l’arrivée des trains, les gens étaient conduits directement dans les chambres à gaz, sans être enregistrés nulle part. La lettre était signée Eva Volmann. Ça m’a fait un choc ! J’ai envisagé un homonyme, parce que le prénom de la cousine de ma mère s’écrivait Ewa, à la polonaise. Mais je voulais en avoir le cœur net, et puis c’était l’occasion de visiter Francfort, la ville natale de mon grand-père paternel… Alors j’ai fini par me décider à faire le voyage. Tout à l’heure, la secrétaire m’a dit qu’une Eva Volmann avait bien travaillé ici, mais qu’elle était décédée.
La tristesse dans sa voix émeut Irène, qui lui demande si elle connaît sa date de naissance. La jeune Argentine vérifie dans son agenda : le 30 avril 1930.
— C’est bien elle, répond Irène.
Un jour, elle avait organisé une petite réception-surprise dans le parc de l’ITS pour l’anniversaire d’Eva, réunissant les rares personnes avec lesquelles elle s’entendait bien. Sur le moment, son amie avait paru touchée. Mais après la fête, elle lui avait fait promettre de ne pas recommencer.
— On ne peut pas fumer ici ? interroge Lucia Heller.
— Venez, on va en griller une dehors.
Marcher avec cette jeune femme dans les allées détrempées lui rappelle son premier jour à Arolsen. La saison n’est pas la même, elles frissonnent dans le vent chargé de bruine et, aujourd’hui, c’est elle qui se tient à la place d’Eva.
— Je ne connais pas son histoire, dit-elle en abritant la flamme du briquet entre ses mains, mais je l’ai toujours vue se battre. Contre l’injustice, contre la maladie. C’était quelqu’un, vous savez.
— Quand est-ce qu’elle est morte ? interroge la jeune femme en allumant une cigarette longue.
— Au printemps, ça fera onze ans. Un mauvais cancer… Même s’il n’y en a pas de bons.
Irène étudie le visage solaire de Lucia et cherche une ressemblance. Celui d’Eva ressemblait à un fruit sec. Toute la lumière était concentrée dans son regard.
— Le frère de mon père a disparu pendant la dictature, lui dit la jeune femme en exhalant la fumée. Il faisait partie d’un groupe d’étudiants qui éditaient des tracts clandestins. Un soir, ils sont venus le prendre chez lui, avec sa jeune épouse et leur bébé. On ne les a jamais revus.
Ces mots réveillent un souvenir enfoui. Irène avait peut-être onze ou douze ans. Ses parents avaient acheté une télévision couleurs qui restait allumée en permanence. Au journal du soir, elle avait vu une foule qui brandissait des pancartes avec des photos d’inconnus. Elle avait été saisie par la beauté d’une jeune fille. Les manifestants scandaient des slogans dans une langue étrangère. Irène avait demandé pourquoi ils montraient ces visages en photos. Sa mère lui avait répondu : « Leurs gamins ont été enlevés, ils demandent justice. Ils peuvent toujours attendre ! C’est les militaires qui ont pris leurs gosses. »
Elle ne comprenait pas que des soldats aient fait une chose pareille. Elle avait cherché l’Argentine sur son globe terrestre lumineux. Sous son doigt, ça ne paraissait pas si loin. Pendant quelques mois, elle avait eu peur d’être kidnappée à son tour. Toute voiture ralentissant à sa hauteur devenait menaçante.
— L’année de ma naissance, continue Lucia, ils ont créé une Commission nationale de recherche des disparus. Ça faisait huit ans qu’on était sans nouvelles de mon oncle et de sa femme. Mon père espérait seulement qu’on lui dise où ils étaient morts. Au sein de la communauté juive de Buenos Aires, beaucoup de gens ont été torturés et assassinés pour la liberté. Le gouvernement a donné neuf mois à la Commission. C’est très court… Les enquêteurs étaient censés avoir accès à toutes les archives mais les militaires ont fait disparaître les preuves et les lieux de torture. Malgré ça, on a pu identifier mon oncle parmi les victimes. Sur sa femme et son petit garçon, on n’a rien.
Sa voix vibre de colère. Elle aspire une bouffée de tabac et ses beaux yeux noirs embrassent la silhouette compacte des bâtiments de l’ITS.
— C’est ce que vous faites, ici ? Chercher les morts ?
Irène pense à l’enfant aux pieds nus dans la neige, à Wita et à Lazar. Tirant sur sa cigarette, elle retrouve le goût de sa première conversation avec Eva, à l’abri de ces mêmes arbres. Le tatouage sur son bras, les questions ravalées par lâcheté. Le souvenir attise son remords et réveille la saveur pleine de l’été, d’une rencontre qui allait compter.
— Oui. Mais quelquefois, en cherchant les morts, on trouve des vivants.
Myriam
Lucia Heller est repartie, cette fois sur les traces de sa famille paternelle. Elle reviendra à la fin du mois. Depuis son départ, une pluie froide creuse des ornières où les roues s’enlisent. Irène s’embourbe aussi, rien n’avance et elle s’impatiente.
La piste de Wita Wojcik n’a rien donné. On avait dû l’amputer de plusieurs orteils gelés, dans son commando extérieur de Barth. Elle avait beaucoup de mal à marcher, infirmité qui lui aurait sans doute valu une sélection pour Mittwerda mais n’aurait pas échappé à Elsie. La Wita qu’elle cherche est peut-être l’une des cinq autres, sauf que ses traces se perdent et que rien ne semble relier ces femmes à Ravensbrück. À croire que son fantôme n’a laissé qu’une empreinte de pas dans la neige, un jour de février 1945.
Hanno passe le week-end à Göttingen. Même s’il lui manque, Irène ne déteste pas l’idée de deux jours rien qu’à elle. Ce soir, un rideau de pluie et de brume escamote la forêt. Elle allume un feu dans la cheminée, se sert un verre de vin blanc et appelle Antoine, amoureux de jeunesse devenu son meilleur ami. Sa voix lui donne l’illusion que Paris n’est pas si loin, qu’il suffirait de fermer les yeux pour enfourcher son scooter et traverser la ville à toute allure pour ne pas manquer le film de Bresson à la cinémathèque.
— Tiens, une revenante. Je me demandais si les Allemands t’avaient définitivement kidnappée. Quand reviens-tu ?
— Je ne sais pas. J’ai une nouvelle mission qui m’occupe beaucoup.
— Si j’avais gagné un euro chaque fois que j’ai entendu cette phrase, je pourrais me payer une nouvelle chaudière. La vieille est en panne. Je me gèle tellement que je vis avec un plaid sur les épaules, comme un vieux chien paraplégique.
Ce sourire dans la voix d’Antoine. Elle l’imagine en train de fumer sur son balcon, observant nonchalamment les passants sur le boulevard des Invalides.
— Le dôme est allumé ?
— Bien sûr ! Il t’attend. Ça le rend un peu mélancolique.
— Dis-lui que je vais venir. Mais avant, je dois rendre quelques objets à leurs destinataires.
Elle évoque ses pistes de Petit Poucet où les archives remplacent les cailloux blancs. Les voies sans issue, son impatience et sa frustration.
— Si je comprends bien, tu dois retrouver les déportés qui possédaient ces objets et suivre la piste de leurs descendants ? Et que fais-tu, s’ils n’en ont pas ?